1938 : la gloire du « Baron de Roland-Garros » arrêté par les nazis

Gottfried Von Cramm, dit « le Baron », s'entraînant lors d'une compétition en Australie, 1937 - source : WikiCommons

Vainqueur Porte d’Auteuil en 1934 et 1936, l’Allemand Gottfried Von Cramm est l’un des meilleurs joueurs de tennis de l’entre-deux-guerres. Mais antinazi et homosexuel, il est mis en détention par la Gestapo pour « délit contre les mœurs ».

Un coup de tonnerre. Le mardi 8 mars 1938, l’un des meilleurs joueurs de tennis au monde est arrêté à Berlin. Le baron Gottfried Von Cramm, classé n°1 mondial en 1937, double vainqueur à Roland-Garros et très respecté par-delà les frontières, ne se rendra pas à l’édition de 1938.

L’affaire passionne immédiatement les journaux à grand tirage, tel Le Matin, l’un des premiers à reprendre l’information.

« Le champion de tennis Gottfried Von Cramm, soupçonné de délit contre les mœurs, a été arrêté par la police criminelle. […] 

Jusqu’à aujourd’hui, le club de tennis Rothweiss, dont Von Cramm fait partie, se bornait à déclarer que le champion souffrait d’une affection cardiaque. »

La déflagration dans le monde du sport est immense. Paris-Soir, qui offrait régulièrement une tribune à Gottfried Von Cramm, détaille un peu plus les conditions et les raisons de l’arrestation du champion, tout en maniant largement l’art de l’euphémisme.

« Elle ne manqua pas d’émouvoir. C’est que Von Cramm était en 1936 le joueur amateur mondial classé numéro un, ayant battu Fred Perry en finale du championnat de France. Il était le joueur le plus en vue du tennis allemand. »

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Le journal commet pourtant une erreur dans la version des faits. Si celui que l’on nomme le « Baron » a effectivement été arrêté, ce n’est pas à la suite d’une « réception » par des officiels nazis. Bien au contraire.

À l’inverse de ses compatriotes Henkel ou Kleinschroth, Gottfried Von Cramm a simplement refusé de se rendre à ladite réception organisée par des dignitaires du IIIe Reich, tel que le relatait en 2009 l’hebdomadaire allemand Die Zeit. L’affront de trop.

C’est dans le salon du château familial près de Hanovre, qu’il est arrêté par la redoutée Gestapo. La police secrète d’État donc, et non pas la police criminelle. Il est accusé de violation du paragraphe 175 du Code pénal du Reich, autrement dit, d’homosexualité. Le motif est commode, car très malléable, et souvent utilisé pour évincer les opposants politiques. Cela n’échappe pas à Paris-Soir, qui fait part immédiatement de ses doutes.

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« Des rumeurs circulent. C’est que l’arrestation de Von Cramm n’est pas un fait isolé. Quarante monarchistes ont également été incarcérés. 

Il n’est pas inutile, chuchotent les uns de rappeler qu’en 1930, von Cramm épousa la baronne Elizabeth von Dobeneck, de la famille du banquier et industriel israélite Louis Hagen. »

En effet, le Baron n’est pas nazi. C’est d’ailleurs son mariage avec la fille de Louis Hagen, un Juif, qui lui a assuré une rente suffisante pour jouer au tennis, pas encore rémunérateur dans les années 1930. Le parti tente bien de le récupérer à plusieurs reprises, rien n’y fait. Von Cramm se moque même d’Hitler, qu’il qualifie de « peintre en bâtiment ». Quant à faire du sport une vitrine de la politique extérieure nazie, cela ne semble pas intéresser Von Cramm non plus.

Un épisode célèbre, en 1935, a rendu encore plus populaire en France celui qui avait emporté Roland-Garros l’année précédente. L’Allemagne est en finale de la Coupe Davis face aux États-Unis et Von Cramm fait équipe avec Lund lord d’un double qui s’annonce décisif. L’épisode est relaté dans Le Figaro.

« À 6 partout, l’arbitre annonce “out” sur une balle de Van Ryn, ce qui donnait le jeu à l’équipe allemande mais Von Cramm l’a touchée de sa raquette et, sportivement, il fait signe à l’arbitre de rectifier le point. »

Sauf que personne ne l’a vu toucher la balle, et l’Allemagne, qui pouvait  alors prendre un avantage décisif, perd la rencontre. Cela vaut un affrontement viril dans les vestiaires avec le capitaine de la sélection allemande, qui tape les murs, ivre de rage. Immédiatement accusé d’être un « traitre à la nation », le baron, flegmatique, réplique.

« Quand, jeune homme, j’ai choisi d’offrir ma vie au tennis, je l’ai choisi parce que c’était un jeu de gentleman, et c’est comme ça que je joue depuis que j’ai pris ma première raquette. 

Au contraire, je ne crois pas avoir laissé tomber le peuple allemand. En fait, je crois même que je vais lui faire honneur. »

L’honneur, l’héroïsme, c’est ce qui revient constamment quand les commentateurs du tennis parlent de Gottfried Von Cramm en France. Déjà reconnu après ses victoires à Roland-Garros en 1934 et 1936, le tennisman allemand est adoubé par « La Divine » Suzanne Lenglen en personne qui, prenant la plume dans Paris-Soir, exalte « l’héroïsme de Von Cramm ».

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Cet hommage fait suite à son refus d’abandonner un match en dépit d’une blessure, à Wimbledon, quelques semaines après son deuxième sacre Porte d’Auteuil.

« Gottfried s’est conduit hier en vrai, en pur sportif. Il se sentait parfaitement incapable de gagner… mais il pouvait se tenir debout. 

Sans un geste, sans une attitude qui puisse trahir son accident, il a voulu accepter avec grandeur une défaite écrasante et injuste. »

Pourtant, les extravagances de ce champion incapable de penser à la « nation allemande » exaspèrent à la chancellerie du Reich. Il se permet notamment de critiquer « de manière constructive » le régime hitlérien lors de ses passages en Australie, à Melbourne et à Sydney. Son refus obstiné de soutenir le parti national-socialiste le rend de plus en plus indésirable, tout comme sa francophilie ou son amitié sincère avec son rival américain Donald Buge. Il n’incarne pas « l’homme nouveau » tant  vanté par Adolf Hitler.

Si la sélection allemande ne peut toujours se passer de son talent – notamment en Coupe Davis –, la Fédération l’empêche de plus en plus de briller dans sa carrière personnelle. Le 18 mai 1937, Gottfried Von Cramm explique aux journalistes français son désir de conserver son titre à Roland-Garros, obtenu l’année précédente. Mais le lendemain, coup de théâtre, comme il l’annonce dans la presse.

« Tard dans l’après-midi, le capitaine de l’équipe, mon ami Henri Kleinschratt, recevait un message de Berlin qui m’interdit catégoriquement de prendre part aux championnats de France en simple, mais m’autorise à disputer, avec Henkel comme partenaire, les championnats de double. »

Détail important : Henkel, lui, est un nazi convaincu. Von Cramm perd son titre sans combattre, par la volonté du prince, rappelé au rôle de faire-valoir de la politique sportive du Reich. Sa défaite contre Buge en finale de la Coupe Davis à l’été 1937, qui empêche pour la troisième fois de rang l’Allemagne de remporter la compétition, scelle son sort.

Son homosexualité, tolérée tant qu’il faisait briller le vaterland, lui est reprochée. Comble de l’infamie sous le régime nazi, il aurait eu une relation avec Manasse Herbst, un acteur juif exilé en Palestine.

Peu après son arrestation, le 29 mars 1938, Le Journal révèle les dessous de « l’affaire Von Cramm », vengeance des nazis les plus radicaux à l’encontre d’un « élément indésirable » proche d’une grande famille juive.

« L’Allemagne avait besoin de Von Cramm, qui contribuait à remonter son prestige à l’étranger. […] 

Mais les “purs”, les gardiens de la foi nazie intégrale, ne partagèrent point cette façon de voir les choses. […] Et l’on jura dans l’entourage de Rudolf Hess, ministre du Reich, et de Julius Streicher, célèbre chef de l’antisémitisme, de se venger. […] 

Von Cramm fut dénoncé par des amis directs de M.Streicher, c’est-à-dire par des gens pour lesquels “la souillure de la race” est un crime capital qui ne peut être racheté, même par la gloire d’un sportsman de réputation mondiale. »

Le roi Gustave V de Suède, grand amateur de tennis et ami du Baron, intercède alors en sa faveur, et Von Cramm finit par être libéré après six mois de prison.

Mais, à cette époque, l’accusation publique d’homosexualité est une salissure tenace, condamnée pénalement en Grande-Bretagne. Le champion allemand se verra ainsi interdire l’accès aux gazons londoniens de Wimbledon. L’US Open lui fermera également ses portes.

En France aussi, ses plus ardents défenseurs font montre de maladresse. Dans les années 1930, le terme « homosexualité » est  encore tabou. Paris-Soir utilise par exemple la paraphrase  « raison qui fit jadis condamner Oscar Wilde au hard labour ». Jean Sorel, dans Le Journal, préfère même nier en bloc.

« Les gens qui connaissent Gottfried von Cramm assez bien – et l’auteur de ces lignes prétend en faire partie – n’ont jamais aperçu  quoi que ce soit qui aurait pu être un indice des crimes qu’on lui reproche. Non, ce ne sont que des prétextes. »

La guerre achèvera ses espoirs de retour au niveau sportif. Mobilisé en tant que simple soldat dans la Wehrmacht en 1940, il sera envoyé sur le front russe avant d’en être retiré, jugé comme un « élément peu fiable »  par les cadres nazis en 1942.

Mêlé à l’attentat déjoué contre Hitler le 20 juillet 1944, il est contraint de se réfugier une nouvelle fois en Suède, avant de rentrer, quelques mois plus tard, dans une Allemagne dévastée.

Pour en savoir plus : 

Der schöne Deutsche, in: Die Zeit, 2019

Baron Gottfried Von Cramm, in: International Tennis Hall of Fame

Marshall Jon Fisher, A Terrible Splendor: Three Extraordinary Men, a World Poised for War and the Greatest Tennis Match Ever Played, Broadway Books, 2009

Source

Annette Kellerman, histoire de la sirène inventrice du maillot de bain
« La région entre en guerre », le hors-série de Sud Ouest réalisé par RetroNews