7 juin 1944 : le débarquement en Une de L’Écho d’Alger, quotidien libre

Le lendemain du débarquement allié, le quotidien gaulliste L’Écho d’Alger annonce l’événement et publie dans leur intégralité les déclarations de de Gaulle, d’Eisenhower et de Churchill.

 

Le 6 juin 1944, 156 000 soldats américains, canadiens et britanniques prennent d’assaut la côte normande. Une journée décisive, qui marquera un tournant définitif à l’échelle de la Seconde Guerre mondiale. 

En juin 1944, Alger est alors la capitale de la France libre (l’Algérie, sous domination vichyste au début de la guerre, a été « libérée » par les Alliés au mois de novembre 1942). L’Echo d’Alger, plus grand quotidien de l’Algérie française, soutient donc les Forces Françaises Libres (FFL) de Charles de Gaulle, qui a été accueilli triomphalement à Alger au printemps 1943. Le quotidien va donner de l’événement un point de vue radicalement opposé à celui de la presse métropolitaine collaborationniste.

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Dans son édition du 7 juin 1944, le journal écrit ainsi en gros titres : « Sur les côtes du nord de la France les forces alliées ont ouvert hier matin le second front » – le premier étant celui ouvert par les Alliés au mois de septembre 1943, en Italie. 

« 11 000 avions de première ligne, 4 000 navires et des milliers d’embarcations ont pris part à cette action unique dans l’histoire », titre le journal, qui ajoute que « de violents combats ont lieu au nord de Rouen et dans la ville de Caen » et que « Hitler aurait pris personnellement le commandement des opérations défensives de la zone d’invasion ».

Le quotidien publie un communiqué de Londres commentant les tous derniers événements :

« Les forces navales alliées, appuyées par de puissantes formations aériennes placées sous le commandement du général Eisenhower, ont commencé ce matin les opérations de débarquement des armées alliées sur les côtes du Nord de la France.

Le deuxième communiqué publié aujourd’hui tard dans la soirée, par le Q.G. suprême des forces expéditionnaires alliées annonce que selon des informations parvenues jusqu’à présent, les forces d’invasion ont réussi les débarquements initiaux. Le communiqué ajoute que des bombardiers légers, moyens et lourds ont continué leurs attaques en très grandes forces au cours de toute la journée. »

La victoire alliée est désormais accessible : c’est le message exprimé dans son édito par le journaliste Jean Vincent-Brechignac, qui prend immédiatement conscience de la valeur historique de l’événement.

« La voici donc, cette heure que nous attendions depuis si longtemps en France et hors de France. La voici, soudaine comme il fallait s’y attendre et qui se superpose à la joie que nous procurait hier la chute de Rome. Nous ne saurions dissimuler que nous l’accueillons avec un immense espoir, avec gravité aussi, car nous n’ignorons pas que l’épreuve qui sauvera les nôtres nous imposera des sacrifices au moins aussi lourds, sinon plus, que ceux dont nous souffrions dans la période qui vient de se clore […].

Maintes déclarations ont été faites en ce jour qu’il faut bien qualifier d’historique, quoiqu’il prenne à nos yeux une valeur qui dépasse toutes les conventions ou tous les classements usuels, et nous retiendrons surtout la phrase du général de Gaulle : C’est la bataille de la France.

Pour nous, c’est, en effet, le signal du retour à la liberté, de la fin d’une oppression abominable et d’un mensonge dont la prolongation nous paraissait quasi-impossible […]. La France ne pouvait mourir, elle ne pouvait subsister derrière les barreaux d’une prison où tant de ses fils, malgré leurs liens, étaient contraints d’opter pour la mort, à défaut de la liberté. »

Le journal publie aussi dans son intégralité le discours que de Gaulle, depuis Londres, a prononcé à la BBC. Dans celui-ci, le chef des Forces Françaises Libres insiste longuement sur la part que doit prendre la France dans la bataille qui s’annonce. 

D’autant que, totalement tenu à l’écart des préparatifs du débarquement par les Américains et les Britanniques, il n’a été informé que le 3 juin de la date de ce dernier, et que seule une poignée de soldats français ont participé à l’opération.

« La bataille suprême est engagée. Après tant de combats, de fureur, de douleur, voici venu le choc décisif, le choc tant espéré, tant attendu. C’est la bataille de France et c’est la bataille de la France.

D’immenses moyens d’attaque, c’est-à-dire pour nous de secours, ont commencé à déferler à partir des rivages de la vieille Angleterre. Devant ce dernier bastion de l’Europe, à l’ouest, fut arrêtée, naguère, la marée de l’oppression allemande. Il est aujourd’hui la base de départ de l’offensive de la liberté. La France, submergée depuis quatre ans, mais non point réduite ni vaincue, la France est debout pour y prendre part. 

Pour les fils de France, où qu’ils soient, quels qu’ils soient, le devoir simple et sacré est de combattre par tous les moyens dont ils disposent. Il s’agit de détruire l’ennemi, l’ennemi qui écrase et souille la patrie, l’ennemi détesté, l’ennemi déshonoré […].

Cette bataille, la France va la mener avec fureur. Elle va la mener en bon ordre. C’est ainsi que nous avons, depuis mille cinq cents ans, gagné chacune de nos victoires, c’est ainsi que nous gagnerons celle-là, en bon ordre […]. 

La bataille de France a commencé. Il n’y a plus dans la nation, dans l’Empire, dans les armées, qu’une seule et même volonté, qu’une seule et même espérance. Derrière le nuage si lourd de notre sang et de nos larmes, voici que reparait le soleil de notre grandeur. »

Autre message reproduit par L’Echo d’Alger, celui du général américain Eisenhower, commandant en chef des forces alliées, qui s’adresse directement aux peuples d’Europe placés sous le joug des forces de l’Axe :

« Peuple de l’Europe occidentale, un débarquement a été déclenché ce matin sur les côtes de France par des troupes des forces expéditionnaires alliées. Ce débarquement fait partie du plan établi par les Nations Unies pour la libération de l’Europe, en collaboration avec nos grands alliés russes.

J’ai une message à vous adresser à vous tous. Bien que l’assaut initial puisse ne pas avoir été porté sur votre propre pays, l’heure de votre libération approche. Tous, hommes et femmes, vieux et jeunes, vous avez un rôle à jouer dans la victoire finale. »

Eisenhower s’adresse ensuite aux Français, leur demandant de se soulever, le moment venu, contre l’occupant : 

« Citoyens de France, je suis fier d’avoir de nouveau sous mes ordres de vaillantes forces de la France, combattant aux côtés de leurs alliés, elles joueront un rôle honorable dans la libération de leur mère patrie.

Parce que le débarquement initial a été fait sur le sol de votre pays, je vous répète, en le soulignant encore plus, le message que j’ai adressé aux populations des autres pays occupés de l’Europe occidentale : Suivez les Instructions de vos chefs. Un soulèvement prématuré de tous les Français pourrait vous empêcher d’apporter une aide maximum à votre pays. Dans les heures critiques, soyez patients, préparez-vous. »

Enfin, L’Echo d’Alger publie le discours prononcé le jour même à la Chambre britannique par Winston Churchill :

« Je dois annoncer aussi à la Chambre que durant la nuit et les premières heures de la matinée, un premier débarquement en force a été exécuté sur le continent européen. [Applaudissements renouvelés.] L’assaut de libération a porté, pour commencer, sur la côte française. Une immense armada, comportant jusqu’à 4 000 navires accompagnés de plusieurs milliers d’unités de plus faible tonnage, a traversé la Manche […].

Nous avons déjà l’espoir qu’une réelle surprise tactique a été obtenue et que d’autres surprises seront réservées à l’ennemi au cours des combats. La bataille engagée augmentera en ampleur et en intensité pendant de nombreuses semaines. N’essayons pas d’anticiper sur ses développements.

Je peux affirmer, toutefois, que l’unité et la camaraderie d’armes caractérisent nos forces assaillantes et que leur confiance est complète en ce qui concerne le commandement exercé par le général Eisenhower, le général Montgomery, chef des forces expéditionnaires alliées, ainsi que leurs lieutenants. »

Le journal donne aussi un aperçu de la réaction de Vichy, livrant un bref compte-rendu de l’allocution radiophonique prononcée par Pétain à la suite du débarquement : 

« Comme il fallait s’y attendre, Pétain, dans une émission de la radio de Paris, a lancé un appel aux Français pour les inviter à accepter toutes les mesures spéciales que l’armée allemande peut être amenée à prendre dans les régions de combat.

Pétain, dont les, intérêts se confondent désormais totalement avec ceux des nazis, traite les libérateurs et les patriotes de défaitistes. L’heure a sonné où la vraie France va lui répondre. »

Les jours suivants, le journal publiera des photos du débarquement. Le 8, précisant que « les forces d’invasion alliées progressent sur l’ensemble du front » et que « les troupes britanniques et américaines occuperaient une bande côtière de 80 kilomètres sur une profondeur de 20 kilomètres », L’Écho d’Alger reproduit ainsi une vue aérienne de l’opération du 6 juin. 

Même chose le 9, avec cette photographie des forces alliées ayant pris pied sur la côte : 

Le débarquement du 6 juin marque le début de l’opération Overlord, nom de code de la bataille de la Normandie, qui ne prendra fin que plus de trois semaines plus tard, le 30 juin 1944.

Pour en savoir plus :

Olivier Wieviorka, Histoire du débarquement en Normandie, des origines à la libération de Paris 1941-1944, Le Seuil, 2007

Marc Laurenceau, Jour J, heure par heure, Editions OREP, 2018

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