À Bordeaux, N’A Qu’1 Œil cultive les livres “pas tout à fait pareils”

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Ouvert à la fin des années 1990, le comptoir d’éditeur N’a Qu’1 Œil subsiste effrontément au coin d’une rue de la vieille ville de Bordeaux. Et pourtant, on n’y trouve que des livres invendables, selon les propres dires de la résidente à plein temps, Carole Lataste. Livres d’artistes, poésie contemporaine, beaux livres et jolis ouvrages, de fabrication artisanale ou non : des titres qui ne se vendent pas, mais s’offrent aux plus curieux…

Éditeur et comptoir N'a Qu'1 Oeil

La vitrine du comptoir d’éditeur N’a Qu’1 Oeil, signée par Jack Usine
(ActuaLitté, CC BY SA 2.0)

 

Lorsque l’on pénètre au sein du comptoir d’éditeur, au 19 rue Bouquière, deux yeux ne sont pas de trop : des livres, il y en a beaucoup, de tous les formats, de tous les genres, de toutes les couleurs. Certains se limitent à quelques pages, d’autres se déplient comme des accordéons, ceux-là sont faits à la main, massicot à l’appui pour des pages pas toujours droites, ceux-ci sont exposés pour mieux faire voir leur couverture atypique ou encore le soin particulier apporté à la reliure.

Si N’A Qu’1 Œil, en tant que comptoir d’éditeur et maison d’édition, présente des livres d’artistes et fait état d’une approche plastique, Carole Lataste préfère se référer à la bibliotératologie : « Ce sont tous des ouvrages qui sont différents et pas tout à fait pareils », explique-t-elle. « Des livres qui, parce qu’ils ont un défaut de fabrication, par exemple, sont rejetés du système pour se retrouver dans un autre. Les bibliotératologues font parfois un parallèle entre ces livres-monstres et beaucoup de petits éditeurs qui ne peuvent pas faire partie du système de l’économie du livre et qui du coup réinventent d’autres systèmes ou en rejoignent d’autres, parallèles et déjà existants. »

Éditeur et comptoir N'a Qu'1 Oeil

Les ouvrages de La Maison est en carton, en bonne place
(ActuaLitté, CC BY SA 2.0)

 

Ses livres monstres, N’A Qu’1 Œil y tient : fait rarissime, on trouve dans la boutique des ouvrages qui ont leur place sur les étagères depuis une vingtaine d’années. « Quand un livre entre ici, il sort avec son nouveau propriétaire : récemment, j’ai vendu un livre que j’avais depuis 1999 », rapporte Carole Lataste. 

Une volonté de se singulariser

Le comptoir d’éditeur, pensé pour vendre « invendables de N’A Qu’1 Œil et ceux des autres », Carole Lataste l’ouvre il y a une vingtaine d’années, dès qu’elle obtient ce local bordelais. Sortie de l’École des Beaux-Arts de la cité girondine et de celle de Brighton, la jeune Carole Lataste a créé il y a quelques mois auparavant, en 1996, sa maison d’édition, qui répond également au nom de N’A Qu’1 Œil. 

« J’ai fait des livres en essayant de les vendre à des éditeurs, mais j’ai trouvé qu’il y avait trop de compromis dans les remarques qu’on m’a envoyé et je me trouvais trop jeune pour faire ce type de compromis. J’ai alors monté ma maison d’édition, mais c’était une idée qui était là depuis longtemps. » Depuis toute petite, Carole Lataste fabrique des livres, pour les gens qu’elle aime ou pour des inconnus, parce que ce support lui plait particulièrement.

Éditeur et comptoir N'a Qu'1 Oeil

(ActuaLitté, CC BY SA 2.0)

 

Dès la création de sa maison, l’éditrice sollicite des plasticiens pour publier des bandes dessinées au sein d’une collection, N’a pas de nom. « L’idée est d’avoir une réflexion autour du livre comme objet plastique et support d’expression, avec une forte relation entre la forme et le contenu, qui ne repose pas forcément sur l’intervention d’une machine pour produire des livres. » Née à l’époque du Do It Yourself, Carole Lataste s’équipe alors d’un ordinateur, d’un scanner et d’une imprimante, et met les mains à la pâte en assurant la mise en page des ouvrages qu’elle édite.

Elle-même auteure d’une centaine de livres publiés chez N’A Qu’1 Œil, Carole Lataste privilégie les rencontres et les projets pour constituer le catalogue de la maison. Certains, en microédition, sont fabriqués sur place, comme L’argent public, à quoi ça sert, d’Éric Chevance, soit 165 exemplaires fabriqués par 4 personnes et vendus au prix modeste de 4 €, mais la maison travaille aussi avec des imprimeurs pour des tirages plus importants. On trouve aussi, au détour du comptoir, des photographies dans une boite d’allumettes, ou encore des cartes postales vendues par lot qui forment une exposition à domicile, le sanglant et désopilant Aveugle et maladroit, d’Olivier Ka.

Éditeur et comptoir N'a Qu'1 Oeil

(ActuaLitté, CC BY SA 2.0)

Un espace pour exister

Forcément, la vie dans les marges n’a aujourd’hui plus rien de commun avec l’édition ou la librairie traditionnelle : « Au départ, nous avons pu fonctionner en autodiffusion dans les librairies : nous étions dans les années 2000, il existait plein de petits diffuseurs et, même à Paris et dans les grandes villes, les libraires étaient plus accessibles, moins débordés. Économiquement, c’était plus facile pour tout le monde, et une librairie pouvait se permettre d’avoir un peu de stock, tandis que l’édition était beaucoup moins concentrée. Aujourd’hui, l’environnement est beaucoup plus difficile. »

Carole Lataste évoque une économie « perpendiculaire » à celle de l’édition et du livre : pour l’édition des projets, « des contrats ne sont pas toujours signés, même si on devrait le faire », explique l’éditrice, qui précise que la maison ne paie pas de droits d’auteur, mais cède 10 % du tirage à l’auteur, quand les autres livres sont laissés en dépôt, avec 25 % du prix pour la maison. Par ailleurs, l’édition de livres d’artistes ne comporte pas d’exclusivité : « Un auteur est libre de faire ce qu’il souhaite de son travail, même s’il se déploie généralement dans un projet avec N’A Qu’1 Œil. »

Éditeur et comptoir N'a Qu'1 Oeil

(ActuaLitté, CC BY SA 2.0)
 

Cette économie perpendiculaire de l’édition a son réseau, en France comme à l’étranger, avec ses festivals et ses événements dédiés. Sous sa forme associative, N’A Qu’1 Œil rassemble aujourd’hui trois salariés, Clémence Ravion, administratrice et médiatrice culturelle, Benjamin Charles, coordinateur des projets et artiste associé, et Carole Lataste. Un cercle élargi d’artistes associés, d’amis et de compagnons des années passées gravite bien sûr autour de N’A Qu’1 Œil, donnant à l’occasion un coup de main à tel ou tel projet.

Entendre l’écriture et le corps de l’auteur

L’autre dimension des activités de N’A Qu’1 Œil s’appuie, encore une fois, sur la rencontre : lectures performatives, ateliers d’écriture, soirées au comptoir… L’association multiplie les événements : « Ces soirées, c’est une histoire de partage et de relation avec les autres, et puis, faire entendre un auteur, c’est comme entrer dans l’atelier d’un artiste : on entend les silences, son corps et comment il écrit, c’est génial », s’enthousiasme Carole Lataste.

Une proximité avec l’auteur et son texte qui importe beaucoup à la fondatrice des lieux, très attachée à la poésie contemporaine, qui trône en bonne place au sein du comptoir. « J’ai eu la chance de travailler avec des poètes contemporains aux Beaux-Arts de Bordeaux, comme Emmanuel Hocquard, qui a bouleversé des générations d’étudiants, Denis Roche, Lawrence Weiner ou Olivier Cadiot », souligne-t-elle. « Ils nous ont appris à comprendre que l’écriture n’était pas une affaire de formes prédéfinies, ni de la séduction, mais qu’il fallait être littéral avec soi-même, qu’on avait chacun notre langue et qu’il fallait seulement la trouver. »

Éditeur et comptoir N'a Qu'1 Oeil

(ActuaLitté, CC BY SA 2.0)
 

Pour permettre à chacun de trouver son chemin, N’A Qu’1 Œil propose aussi des ateliers de poétologie comparée, assurés par le binôme Carole Lataste-Benjamin Charles, alias LoS MUCHoS. À partir du cahier de poésie de la première, le duo s’applique, de manière ludique, à aborder les textes par la démarche de l’auteur, sans forcer l’interprétation ou la classification : « Réfléchir à ce qu’on lit ensemble et le comprendre, sans parler à la place de l’auteur », résume la moitié du duo.

Ce sont ces ateliers et interventions, qui s’adresse à tous les âges ou presque et dans tous les lieux et plus loin encore, du Sud-Ouest au Québec, qui font vivre N’A Qu’1 Œil. Ce qui signifie un certain gage de liberté dans les projets, bien sûr, mais aussi une barrière à d’éventuelles aides à l’édition, puisque la vente des ouvrages ne pèse que légèrement dans l’activité de l’association. Laquelle en profite pour garder le pied léger et l’œil ouvert. Et le bon.

Source

Une demeure désormais éternelle pour le poète William Blake
Sur la plage de Chesil, d'après le roman de Ian McEwan