Adapter les livres d’Elena Ferrante, comme travailler avec un fantôme

Des millions de lecteurs se préparent à devenir spectateurs à l’occasion de l’adaptation du premier livre de la saga L’amie prodigieuse en série, avec la coproduction HBO/RAI. La bonne nouvelle, c’est que l’auteure elle-même, Elena Ferrante, a supervisé l’écriture et la création de la série. Ce qui n’a pas été sans difficulté, étant donné que Ferrante conserve un anonymat total sur sa véritable identité.

Lourde tâche que d’adapter un livre lu et aimé par des millions de lecteurs et de lectrices. Plus encore lorsque la personne qui a écrit cet ouvrage est encore de ce monde, et peut voir le résultat. Saverio Costanzo, réalisateur italien (La Solitude des nombres premiers, Hungry Hearts), en sait quelque chose. Il correspond avec l’auteure de L’amie prodigieuse, qu’il a adaptée en série, depuis quelque temps.

C’est en 2007 qu’il entre en contact avec l’éditeur italien de L’amie prodigieuse, paru l’année précédente chez Edizioni E/O. Par l’intermédiaire de ce dernier, Costanzo apprend que Ferrante, pourtant méfiante vis-à-vis des adaptations après deux déceptions, accepte de lui céder les droits de son livre, pour… six mois. C’est le laps de temps qu’elle lui laisse pour lui proposer un projet enthousiasmant.

Costanzo renoncera : « Je n’étais qu’un gamin », se souvient-il aujourd’hui. Plus de dix ans plus tard, le réalisateur se rappelle aussi de ce coup de téléphone, en 2016, quand Edizioni E/O lui apprend que Ferrante a proposé son nom pour une adaptation en série de L’amie prodigieuse. C’est ainsi que leur correspondance a eu pour principal objet l’écriture de cette série très attendue. « C’était comme travailler avec un fantôme », explique le réalisateur, mais un fantôme très présent, tout de même.

Évidemment, Ferrante a défendu son texte avec ardeur, même à distance : « Elle disait simplement : “Ce dialogue est ridicule, la façon dont elle s’exprime est ridicule” », cite Saverio Costanzo au New York Times. Le scénariste de la série, Francesco Piccolo, l’a désigné comme « une sorte de superviseuse » de leur travail. Son impact est indéniable : quand la production a voulu retirer un banquet du scénario pour économiser sur les frais, Ferrante a mis son véto, soulignant que cette scène avait été l’une des premières à surgir dans son esprit pendant l’écriture du roman.

Première bande annonce pour “L’amie prodigieuse” d’Elena Ferrante

S’exprimant sur l’adaptation d’un autre de ses livres par l’actrice Maggie Gyllenhaal, Elena Ferrante invitait cette dernière à s’emparer de l’histoire, à en faire la sienne, parce que « [l]a mienne existe déjà, avec ses défauts et ses qualités », explique l’auteure dans The Guardian. Ferrante assure qu’elle ne donnera pas de directives à une réalisatrice, pas comme elle se permet de le faire avec un réalisateur.

Une question de respect, affirme-t-elle, envers l’expression artistique d’une femme. « Même s’il avait une vision bien définie, je lui demanderais de respecter mon point de vue, d’adhérer à mon monde, d’entrer dans la cage de mon histoire sans essayer de la glisser dans la sienne », explique-t-elle. « Cela lui fera peut-être plus de bien qu’à moi. » En espérant que la série L’amie prodigieuse en profite aussi.

Source

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