Affaire Renaudot : hors-la-loi, Amazon plonge les libraires dans l’illégalité

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La polémique autour du prix Renaudot – récompense dont on n’aura finalement jamais autant parlé… – soulève les foules. Plusieurs sujets s’y retrouvent mêlés, jusqu’à former une grosse pelote de nœuds. Et ce, alors que problème est éminemment simple : les librairies se retrouvent dans une situation délirante d’illégalité.

Librairie l'Acacia (Paris)
photo d’illustration – ActuaLitté, CC BY SA 2.0
 

Benoît Bougerol, patron de la Maison du livre à Rodez, le détaille clairement : « Le problème n’est pas Amazon, pas plus que l’autoédition. Après tout, quantité de maisons pratiquent ce type de méthode où l’auteur achète ses propres livres et les laisse en dépôt dans les librairies. »

Non, la difficulté ne vient pas de là. « À la rigueur, si le logo d’Amazon était présent sur ces ouvrages autopubliés, ce serait gênant que de promouvoir la marque de cette manière. » Mais alors quoi ?

De l’exclusivité à l’obligation de service
 

Évoquant le communiqué du Syndicat de la librairie française, diffusé ce matin, le libraire nous précise : « La vraie difficulté, c’est que nous, libraires, ne pouvons pas avoir accès au livre en question. » L’ouvrage, c’est celui de Marco Koskas, Bande de Français : ayant essuyé le refus de plusieurs maisons d’édition, le livre a fini par être commercialisé par l’auteur, et par ses propres moyens, à travers Amazon. 
 

Amazon et le Prix Renaudot :
“Un signal inquiétant pour l’avenir de la création”

« Voilà quelques années, Le Monde et Le Figaro avaient monté leurs propres collections de livres, vendus aux lecteurs. À cette époque, le SLF avait réagi, non pas sur le principe de cette collection. Nous demandions simplement que ces ouvrages puissent être vendus en librairie, aux conditions normales », continue Benoît Bougerol.

Et désormais, tout est effectif : les collections des deux quotidiens sont en vente en librairie. 

Or, contrairement à n’importe quel autre fournisseur, Amazon ne permet pas à un professionnel du livre d’acheter à des conditions professionnelles. «  Avec Amazon il y a l’exclusivité sur Amazon : il ne vend pas aux libraires…  Alors comment peut-on faire ? Si un client nous obligeait à commander ce livre, il faudrait alors ouvrir un compte de particulier, et l’acheter, pour lui fournir. »

La loi de 81, chahutée
 

Obliger ? La loi sur le prix unique du livre de 1981 stipule, Article 1 : « Tout détaillant doit offrir le service gratuit de commande à l’unité. » Et cela, que le livre soit autopublié ou non, qu’importe. Les libraires se retrouveraient pris à la gorge ? Guillaume Husson, délégué général du SLF relativise : « Oui, la loi oblige le libraire, mais si cela venait à être porté devant le juge, il ne serait pas difficile de démontrer la quasi-impossibilité à commander l’ouvrage. »

Bien entendu, la possibilité de l’acheter en tant que particulier est possible – mais le libraire vendrait alors sans aucune marge. « Le problème économique est réel. L’absence de référencement dans les bases de données expose déjà à des difficultés réelles », confirme Guillaume Husson. « Et plus encore, il y a l’aspect politique. Comment imaginer qu’un libraire fasse le jeu d’Amazon de cette manière ? »

Or, un point : l’obligation de service du libraire s’accompagne de conditions commerciales spécifiques – que ne propose pas Amazon si l’on devait passer par un compte de particulier. 

« Si quelqu’un n’offre pas à un professionnel d’acheter selon les conditions établies par la loi de 81, comment pourrions-nous faire », interroge Benoît Bougerol. Il faudrait alors qu’Amazon ouvre des comptes, en tant que fournisseur, et puisse octroyer une remise – mettons de 30 %. 

Excédés, des libraires boycottent
le prix Renaudot et son livre Amazon

 

« À ce titre, les libraires seraient alors libres de pouvoir fournir le service », conclut-il. Se poserait alors la question d’un achat en compte ferme, ou d’un droit de retour, et des modalités de vente. Soit. Mais un comble tout de même, quand on pense que la loi avait été pensée pour prévenir toute forme d’exclusivité…
 

Et Amazon redevient un criminel

Toutefois… nous avons par curiosité tenté l’aventure, et décidé d’acheter le fameux livre sur Amazon. Oui, c’est mal, jetez-nous la pierre, PIerre. Or, sans avoir recours au système Amazon Prime, l’ouvrage nous est vendu sans frais de port – précisément ce que la loi du 8 juillet 2014 interdit. 

Cette législation interdisait le cumul des 5 % de remise possible avec la gratuité des frais de port. Amazon avait rapidement trouvé la parade, en proposant l’envoi des ouvrages pour 1 centime d’euro. 

Et pourtant, sur cet ouvrage, pas de frais de port. « Que l’on parle de livre vendu en impression à la demande ou d’ouvrages traditionnels, la loi est formelle : la vente de livres sur internet ne peut pas s’opérer sans frais de port », indique Guillaume Husson.

Cette histoire n’a donc pas fini de faire des remous…

Source

Une consultation publique sur la disponibilité des livres numériques en outre-mer
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