Amazon, autoédition : ce que l’affaire Renaudot dit de l’édition en France

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À l’heure du triomphe des chaînes d’information en continu, on trouve beaucoup de fausses polémiques, auto-engendrées, qui tombent rapidement dans les limbes d’un fil Twitter ou d’une page Facebook. Et puis il y a les vraies controverses, celles qui pointent du doigt un réel dysfonctionnement du monde social. 

Par Tom Connan, auteur indépendant

Ce fut le cas de celle déclenchée par la sélection d’un livre de Marco Koskas – qu’il avait eu le malheur d’autoéditer — au Renaudot. Il y avait là quelque chose qui ne passait pas, pour le jeune auteur (toujours) autopublié que je suis.

Freedom !
Corentin Foucault, CC BY ND 2.0

Si je partage la crainte, en tant qu’amoureux de littérature, qu’une telle sélection bouleverse un marché du livre déjà fragile, je suis aussi un utilisateur de Spotify, de Netflix, et de toutes ces plateformes plus ou moins bien intentionnées qui, reconnaissons-leur ce talent, savent séduire leur audience. Cette évolution n’est peut-être pas globalement positive, mais elle a bien lieu. J’appartiens à une génération qui, je le déplore chaque jour, lit de moins en moins – au point que certains de mes proches amis me demandent parfois pourquoi je m’obstine à écrire des romans qui « ne rapportent pas grand-chose ». Sauf qu’on écrit rarement dans le but de s’enrichir.

Parallèlement à ce phénomène, d’autres modes d’expression se développent, à un rythme qui frise l’obscénité, et occupent un espace toujours plus grand. Les Youtubeurs, pour ne citer qu’eux, font désormais partie de la grande famille des « créateurs », et leur nier cette qualité serait faire preuve d’un passéisme arrogant.
 

Conflit des générations ? Pas tant que ça…

Qu’on le veuille ou non, nous, jeunes générations, lisons moins et passons un temps croissant à picorer, sur tel réseau ou telle application, d’autres types de contenus – vidéos YouTube, Stories Snapchat ou Instagram, discussions de groupes Facebook, commentaires Twitter, etc. Il faut le dire, ces contenus sont parfois d’une pauvreté affligeante ; mais d’autres, nombreux, modifient notre manière de s’informer et de se divertir, en parvenant même à aiguiser notre esprit critique. N’ayons pas peur de ce monde qui vient. Il porte en lui de formidables opportunités de diffusion des savoirs, notamment livresques. Ne ratons pas le coche !

En matière de développement des technologies, il faut, je le crois, rester prudent. Mais ne soyons pas obtus. Les jeunes générations veulent des contenus différents, innovants, s’agissant tant du fond que de la forme. Cela concerne aussi le livre. Or, de ma modeste expérience, je constate qu’il est extrêmement compliqué, dans le monde concurrentiel d’aujourd’hui, de faire publier dans une maison d’édition certains ouvrages difficiles, du fait que, comme tout acteur économique, un éditeur doit s’adresser à un public qui soit le plus large possible.
 

Renaudot : Besson, Le Clézio, Garcin,
“sans nous, trouvez un autre job”

De la même manière qu’il existe une sorte d’électeur médian en politique, j’ai découvert, au fil de mes pérégrinations littéro-artistiques, qu’il existait aussi quelque chose qu’on peut appeler un « lecteur » médian. C’est-à-dire une espèce de consommateur moyen, d’un certain âge et d’un certain genre, manifestant certaines préférences plutôt que d’autres. Par conséquent, les livres qui se situent à la marge de ce lecteur médian ont, quasi mécaniquement, de très faibles chances d’être publiés. Et on ne saurait le reprocher aux éditeurs, qui sont obligés de faire des choix et d’assurer leur survie économique en adoptant une ligne éditoriale nécessairement discriminante.

La vie d’un livre, avec ou sans éditeur
 

Dans mon propre cas, le fait que mon livre autopublié « Le Camp » contenait de nombreux passages pornographiques et violents a rebuté beaucoup de maisons d’édition, ce que je conçois tout à fait. Mais faut-il pour autant interdire de facto à ces ouvrages de sortir ? Je ne le crois pas, dans la mesure où j’ai réussi à trouver un lectorat, humble, constitué d’environ 3 000 personnes – boosté, il est vrai, par la communauté qui suivait déjà ma production musicale depuis quelques années.

Par ailleurs, le fait que plusieurs grands médias aient, à l’époque, jugé utile de parler de l’ouvrage en me consacrant de longues interviews montre qu’il y a des choses intéressantes à lire en dehors du circuit traditionnel – n’en déplaise à ceux qui, comme je l’ai entendu maintes fois, disent que « les livres autopubliés ne sont pas assez bons pour intégrer le catalogue d’un éditeur ». Une étude un tant soit peu honnête de la production littéraire montre qu’il y a des mauvais livres édités et des bons livres autopubliés, et vice-versa.

La problématique des libraires n’est guère plus aisée. J’achète la plupart de mes livres dans le circuit traditionnel, et je protesterais avec acharnement si ma librairie de quartier devait, demain, être menacée. Mais il y a un hic : pour un auteur autopublié, il est pratiquement impossible d’être diffusé en librairie. Les coûts et les problèmes logistiques associés à la gestion d’un stock coupent d’emblée les écrivains autoédités de ce canal essentiel de diffusion.
 

Excédés, des libraires boycottent le prix Renaudot
et son livre Amazon

Et lorsqu’on contacte certaines grandes enseignes pour essayer, malgré tout, de leur en envoyer quelques-uns, personne ne répond. Et, encore une fois, c’est bien légitime : le système traditionnel est modelé pour les éditeurs traditionnels. Alors on se retrouve sur Amazon, parfois contre son gré, et on se plie à un nombre d’exigences qui dépassent très largement le travail normal d’un auteur : réaliser sa maquette, promouvoir son livre, s’improviser attaché de presse. La solution est foncièrement précaire, mais a le mérite d’exister.
 

L’ancien modèle, préservé… jusqu’à quand ?
 

Pour autant, je ne pense absolument pas que ce qu’on appelle les GAFA soient les garants de la pluralité culturelle 2.0. Croire cela serait faire preuve d’une naïveté terrible. Mais le système actuel, qui exclut un grand nombre d’ouvrages marginaux du paysage littéraire, présente d’importantes failles. Que penser par exemple d’auteurs géniaux comme Guillaume Dustan, qui, dans le monde ultra-concurrentiel d’aujourd’hui, n’auraient sans doute jamais trouvé d’éditeur ?

Michel Onfray, ogre littéraire s’il en est, a lui-même expliqué, il y a peu, que son tout premier livre n’aurait sans doute pas été publié s’il l’avait écrit en 2018 – du fait d’un marché du livre devenu plus difficile. À vouloir préserver un modèle, fût-ce avec les meilleures intentions, on en oublie toutes les limites et les dommages collatéraux, en termes d’affaissement de la pluralité livresque et de vieillissement programmé du lectorat.

J’ignore quel sera le modèle de demain, mais j’ai la conviction, avec d’autres auteurs de ma génération, que le dispositif actuel est à bout de souffle et qu’il ne pense pas suffisamment à l’avenir.

 

Le Camp est le dernier roman de Tom Connan, paru en 2016 et réédité actuellement. Il est disponible sur Amazon. En version numérique et papier. 

Affaire Renaudot : un auteur autoédité chez Amazon qui dérange

Source

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