Auteurs et autoédition : des droits et des devoirs aussi ?

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Auteure de multiples ouvrages en autopublication, Aurore Drey a suivi avec attention les débats autour du livre choisi par le jury du prix Renaudot. Suffisamment pour prendre en considération que l’exclusivité de vente de ses titres sur Amazon pose problème. Elle livre ici ses réflexions.


Aurore Drey
 

Au vu de l’actualité qui secoue le monde littéraire francophone, j’ai eu envie de faire ce billet. Souvent, et à leur détriment, le monde de l’édition « classique » et celui de l’autoédition sont montrés comme étant en concurrence. Ce regard clivant vient tant d’acteurs de la filière classique que de la filière indépendante. La réalité n’est pourtant pas si blanche ou noire.

Aujourd’hui, la question de cette frontière est clairement posée et le débat actuel fait surtout ressortir les devoirs de chacun.

Je suis un auteur édité, sous mon nom de naissance (Valérie Lamesch), et ai figuré parmi les lauréats du Prix du Jeune Écrivain en 2011, et suis également fraîchement autoéditée sous un nom de plume (Aurore Drey). Je n’ai probablement pas un recul total concernant le monde de l’autoédition, mais ayant exploré les deux versants du monde littéraire, je peux dire qu’ils sont l’un et l’autre bien plus complémentaires que totalement concurrents. Le rôle de l’éditeur, son travail de fond (dit éditorial), sa défense de « ses » livres, celui du libraire, des critiques, des journalistes… sont des rôles endossés par des amoureux du livre et de la lecture, et non par des êtres incompréhensifs, méchants ou frustrés.
 

À l’heure actuelle, les auteurs peuvent aussi opter pour la voie de l’autoédition. Et ce choix peut être fait sans pour autant dénier l’apport du monde de l’édition « classique ».

Un texte peut être autoédité pour de multiples raisons, et celles-ci ne sont pas forcément dues au refus des maisons d’édition : l’autoédition est le lieu rêvé pour rendre réels et tangibles des recueils de nouvelles, des textes hybrides ou des projets qu’une maison d’édition classique aurait du mal à « sponsoriser » ou défendre. L’autoédition enrichit l’univers littéraire autant que l’univers éditorial classique ne le fait au quotidien.
 

Au vu de ce qui se passe aujourd’hui, à savoir une prise en otage totale du monde littéraire, et surtout de ses acteurs, des êtres humains qui mènent tous une vie dédiée à la littérature, cette littérature qu’ils aiment et veulent partager : éditeurs (qui, suite au boycott ne peuvent vendre leurs livres sélectionnés), libraires confrontés à un choix cornélien (tuer ou être tué), auteurs (qui, comme leurs éditeurs, voient leurs livres être retournés), membres de jury de prix littéraires qui se retrouvent en première ligne d’un débat et d’une crise qu’ils n’ont pas voulu et aussi et surtout prise en otage des lecteurs (leur achat ou leur abstention d’achat en devient pratiquement un acte politique).
 

Alors, je me pose une question : dans tout cela, quelle est la responsabilité de l’auteur ?
 

Quand on opte pour l’autoédition, on a des avantages évidents, comme celui de garder ses droits d’auteur et celui de la grande flexibilité, mais aussi des désavantages méconnus.

L’auteur autoédité porte plusieurs casquettes : écrivain, graphiste, éditeur, correcteur, diffuseur. Ces tâches ne sont pas que des fonctions, ce sont aussi des devoirs : celui d’un texte abouti, d’une absence totale de fautes, d’une couverture travaillée et d’une mise en page soignée qui répond à tous les critères d’un livre sortant d’une maison d’édition. Et aujourd’hui, c’est ce que beaucoup d’auteurs autoédités proposent.
 

Aussi, dans la tourmente actuelle, se pose la question du devoir d’un auteur autoédité en matière de diffusion.

Pour prendre le cas d’Amazon, si on excepte les programmes d’exclusivité numérique (qui ne concernent pas la polémique existante), l’auteur est libre de faire tout ce qu’il veut avec son texte.

Il peut le proposer sans problème via d’autres plateformes en même temps qu’Amazon. Et ces plateformes offrent, contrairement à Amazon, la possibilité aux libraires de commander les livres sans perdre leur chemise. Ce choix d’une seule ou de plusieurs plateformes relève de la seule et unique responsabilité de l’auteur autoédité. Il a, à tout moment, la possibilité d’opter pour une diffusion papier large, car il n’est pas tenu par une exclusivité quelconque. Dès lors qu’il décide de ne pas opter pour une diffusion qui « nourrit » toute la filière du livre, je pense qu’il doit réaliser les conséquences de ses choix et leur impact sur autrui.
 

L’autre responsabilité, plus laborieuse, d’un auteur autoédité en matière de diffusion de son texte, est qu’il peut choisir d’utiliser ses livres d’auteur (qu’Amazon lui vend à prix d’impression, soit 3 € environ un livre de 200 pages + frais de port, qui eux sont fixes, et ce, que l’on commande un exemplaire ou vingt) et de les faire livrer directement non chez lui, mais à une librairie demandeuse. Le procédé est laborieux, demande d’investir de l’argent, mais est réalisable.
 

Bien organisé, une diffusion bien menée permet aussi bien à l’auteur qu’aux libraires de s’y retrouver.
 

Enfin, la dernière responsabilité d’un auteur autoédité est de jouer son rôle d’éditeur et de suivre la loi qui oblige le dépôt légal. Sinon, on propose un texte en situation irrégulière, ce qui à nouveau met à mal le travail des éditeurs de la filière classique qui sont obligés de jouer le jeu. S’autoéditer ne s’improvise pas, mais s’apprend.
 

En tant qu’écrivain, pour moi, la notion de partage est essentielle. Et ce partage se fait par le biais d’une collectivité, quelle que soit sa nature : classique ou indépendante. Les pages d’un livre et l’écriture qui les noircit prennent leur sens quand elles servent à relier les êtres humains et non les séparer. Pour moi, être écrivain, c’est se poser comme responsable de ce partage.
 

Et je peux d’autant plus mettre ces points en avant et encore moins jeter la première pierre que mes textes autoédités le sont chez Amazon. Mon recueil de nouvelles est d’ailleurs candidat au concours des Plumes francophones.
 

Cependant, le présent débat m’a permis de faire un « examen de conscience » en tant qu’auteur autoédité et de réfléchir quant à ma responsabilité d’auteur. Ainsi, dès aujourd’hui j’entame les démarches nécessaires pour proposer mes livres papier aussi sur une seconde plateforme.
 

Aurore Drey

Source

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