Crime, misère, prostitution : quand la presse plongeait dans les « bas-fonds » de Londres

À la fin du XIXe siècle, l’est de Londres effraye et fascine. Dans la presse française, l’excursion horrifiée dans les bas quartiers de la capitale, à Whitechapel, Stepney ou Limehouse, devient presque un genre en soi.

Au XIXe siècle, Londres devient la ville la plus peuplée du monde : d’un million d’habitants en 1800, elle passe à plus de 6 millions à la fin du siècle. Capitale florissante du gigantesque Empire britannique, Londres est aussi le lieu où s’agglutinent, dans la misère la plus absolue, des centaines de milliers d’immigrants, de vagabonds, de marins, d’ouvriers, de familles sans le sou qui se regroupent dans l’est de la ville, au sein des quartiers les plus démunis.

 

Whitechapel, Bethnal Green, Stepney, Limehouse… Dans ces secteurs de la ville auxquels écrivains et journalistes vont accoler l’expression de « bas-fonds », la pauvreté, mais aussi la prostitution et le crime prospèrent. Au point qu’un puissant imaginaire, né d’un mélange de dégoût moral et de fascination pour ces lieux, va se développer chez ceux qui observent de l’extérieur ce véritable miroir inversé de la bonne société victorienne.

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Un imaginaire qui prend corps dans la littérature (chez Dickens en Angleterre ou chez Paul Féval en France, auteur en 1843 des Mystères de Londres), mais aussi dans la presse de l’époque. L’excursion dans l’East End devient ainsi dans la seconde moitié du XIXe siècle un genre journalistique en soi. Et on ne compte plus les reporters et chroniqueurs qui s’aventurent à l’est de la City pour en ramener les récits les plus exotiques, les plus sordides et les plus édifiants sur le « vice » qui y sévit.

 

En 1878, dans son supplément du dimanche, Le Figaro publie ainsi des extraits traduits d’un livre publié par un journaliste américain, Les Vagabonds de Londres. L’auteur s’y essaie à une pratique que George Orwell, par exemple, réitérera au siècle suivant avec son livre Dans la dèche de Paris à Londres : se glisser dans les habits d’un vagabond pour raconter leur vie « de l’intérieur ».

« Lecteurs, si vous désirez faire une expérience originale, endossez des haillons, n’ayez pas le sou dans votre poche et passez quarante-huit heures à errer dans les rues de Londres au milieu de l’hiver […].

 

Ils sont nombreux, ceux qui passent les nuits dehors, surtout à Londres. Je veux seulement citer un exemple. Un jeune homme a passé six jours et six nuits dans les rues, sans abri, et n’ayant qu’un petit pain pour toute nourriture […].

 

L’Anglais aisé regarde le pauvre homme comme quelque chose de moins qu’une brute, comme quelque chose qui n’a pas la moindre importance. Les vrais malheureux sont une race qui n’inspire aucune sympathie ; c’est à cette lèpre qu’ils ont au cœur, qu’on doit attribuer la haine éternelle des Irlandais. L’Angleterre pourra garder l’Irlande de force, mais tant que l’île sera habitée par des Irlandais, cet antagonisme existera. »

L’auteur fait allusion au grand nombre d’immigrés irlandais qui, à la suite de la terrible famine qui décima leur pays dans les années 1840, vinrent trouver un refuge précaire dans les taudis de l’East End. Des taudis où vivent aussi, entre autres, des Chinois ou des Juifs de Russie ayant fui les pogroms.

 

En 1879, le chroniqueur Albert Millaud se livre à son tour, pour Le Figaro, à une exploration du Londres miséreux. Une véritable visite touristique qu’il effectue en compagnie d’un « guide » recruté sur place. Le tableau qu’il donne de ces quartiers est presque infernal. Lorsqu’il décrit l’intérieur d’une « public house » (c’est-à-dire un pub), voici ce qu’écrit Millaud :

« Tandis que les consommateurs épuisent la série de verres et de chopes placées devant eux, l’orchestre entraîne dans une valse ou dans une polka brillantes des couples épouvantables. Les hommes vont encore. Ce sont des matelots ivres, mais à peu près propres. Ils ont une redingote passable, un chapeau qui fut élégant.

 

Mais les femmes ! Imaginez-vous des créatures vieilles, édentées, sans forme, l’œil éraillé, la voix gutturale, saoules de toutes les consommations dont les abreuvent leurs amants d’un quart d’heure, avides de s’amuser, d’oublier, de s’étourdir, suintant l’eau-de-vie et les remèdes secrets, et couvertes des oripeaux les plus riches et les plus étranges […].

 

Et quelle tristesse dans toute cette gaîté. Jamais la femme des rues n’a été plus machine à plaisir que dans ces bouges londoniens ! C’est une bête de somme, vêtue de soie et de brocard. Et quel avenir ! »

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Pubs douteux, ruelles malfamées, maisons closes, fumeries d’opium… Une vision dantesque qui était déjà celle, quelques années plus tôt, de l’illustrateur Gustave Doré, qui avait tiré de ses voyages à Londres une série d’images fascinantes – lesquelles doivent sans doute autant à son souvenir qu’à son imagination.

« Over London by rail », Gustave Doré, planche tirée de « London, A Pilgrimage », 1872 – source : Gallica-BnF

Même vision horrifiée dans la description que fait Félix Narjoux en 1886, dans Les Annales politiques et littéraires, des résidences ouvrières de l’est londonien – qu’il compare non sans fierté aux « intérieurs modestes » quoique semble-t-il bien plus cossus des travailleurs français :

« Pas de vie de famille, pas de soins de ménage. Au lieu de s’unir, de s’aider l’un l’autre, chacun, homme ou femme se laisse aller, s’abandonne, sans penser au lendemain, sans en avoir souci, et, dès qu’il le peut, va chercher dans l’ivresse l’oubli de la misère et des privations.

 

Quelle différence entre ces tristes intérieurs et ceux, simples et modestes, de nos ouvriers français ; intérieurs réguliers, honnêtes, prospères, qui peuvent servir d’exemple et qu’on rencontre en si grand nombre dans nos villes industrielles et manufacturières ! »

Dans ces récits en effet, la comparaison avec la France est souvent de rigueur. Et il n’est pas rare que la très anglophobe presse française en profite pour fustiger « l’hypocrisie » britannique.

 

Lorsqu’en 1885, le journaliste William Stead dévoile courageusement dans les colonnes de la Pall Mall Gazette l’existence à Londres d’un vaste réseau de prostitution de petites filles enlevées dans les bas quartiers, le très conservateur Gaulois s’en donne ainsi à cœur joie pour pointer les mensonges de la morale victorienne :

« Raffinement d’hypocrisie ! Profondeur de corruption ! Pascal voyait toujours un gouffre près de lui ; et il se le cachait avec un paravent. On peut dire que l’Angleterre ne veut pas voir non plus l’abîme de douleurs, de misères et de turpitudes où elle finira par s’engloutir un jour. Elle crie aujourd’hui, parce qu’une main hardie a dérangé le paravent. Toujours ce soin des apparences, ce grand souci de la respectabilité ! […]

 

Il faut espérer, toutefois, après de telles révélations, que l’Angleterre en a fini pour quelque temps, de nous appeler Babylone et de crier haro sur le vice français […]. Et voilà qui nous apprendra, légers, bruyants, hâbleurs et Gascons que nous sommes, à porter nos petits péchés comme une plume à nos chapeaux, à fanfaronner sur nos vices, à rouler des yeux scélérats sitôt qu’on parle d’une femme […] ! »

Les crimes de Jack l’Eventreur, à la fin des années 1880, attireront encore davantage l’attention sur cette partie de la ville. Le nom de Whitechapel, théâtre des crimes atroces du mystérieux assassin, devient alors synonyme de crime et de dépravation morale.

 

Le journal Paris, s’appuyant sur un article paru dans la Pall Mall Gazette, fera en 1890, après la vague de meurtres, ce constat réprobateur et définitif :

« La véritable raison de cet état de choses n’est pas dans la négligence ou l’indifférence des autorités, elle est, dit le journaliste anglais, qui est allé lui-même faire une enquête sur le théâtre du crime, dans le fait que la classe des déshérités et des parias qui forment la population de Whitechapel et de Saint George est toujours aussi nombreuse […].

 

C’est l’écume de l’humanité. L’amélioration de la condition des ouvriers ne les atteint pas. Ces parias n’ont pas d’autre refuge que Whitechapel ; incapables de travailler, ignorants, sauvages, ils sont nés dans le vice, voués au vice et ne vivent que de brigandage et de vol […].

 

Whitechapel est leur royaume, ils errent dans ses rues une partie de la nuit à la recherche d’un bon coup qui leur procure la possibilité de manger, ils connaissent toutes les allées, les cours, les passages de la localité, ils savent à quelles heures passent les rondes et quand ils peuvent “travailler en sécurité”.

 

On peut pendre Jack l’Eventreur, on ne purifiera pas Whitechapel, car le véritable assassin c’est la Misère. »

En 1902, l’écrivain américain Jack London fera lui aussi une excursion dans les « bas-fonds » de Londres : il en tirera un réquisitoire plein d’empathie pour les déshérités de la société britannique, Le Peuple d’en bas. Des auteurs contemporains, comme Iain Sinclair avec London Orbital (2002), ont depuis su renouveler le genre de « l’exploration » de Londres et de ses quartiers périphériques.

 

 

Pour en savoir plus :

 

Dominique Kalifa, Les Bas-fonds, histoire d’un imaginaire, Le Seuil, 2013

 

Kellow Chesney, Les Bas-fonds de Londres, crime et prostitution sous le règne de Victoria, Tallandier, 2007

Source

7 juin 1944 : le débarquement en Une de L'Écho d'Alger, quotidien libre
Louise de Bettignies, grande espionne de la Première Guerre mondiale