Depuis le hameau, le pestiféré prendra son envol

Scribadour.com

imprimer

ROMAN FRANCOPHONE – Au hameau, tout aurait pu continuer dans cette prospérité que le père Thomas, Arthur de son prénom, a construite de ses mains avec sa femme Catherine aux portes du marais, à quelques encablures de La Rochelle.
 

Pourquoi a-t-il fallu qu’intervienne cette nouvelle grossesse, plus de vingt ans après leur dernier, alors que lui a déjà passé la cinquantaine et qu’elle n’en est plus très loin ? Alors que son âge lui disait qu’elle ne pouvait plus être grosse à nouveau ? Alors que, avec les fils et les brus, l’avenir, les partages, la suite, la relève dans la continuité étaient dessinés ?

Ce fut donc un désastre qui s’abattit sur le hameau. Mais pas question pour autant de le faire passer. Avec les craintes soulevées par le passage de l’an 2000, on n’avait pas besoin de souci supplémentaire.

Bref, lorsque Michel Arthur Thomas est venu au monde, c’est un euphémisme de dire qu’il n’était pas le bienvenu. Plus jeune que ses neveux, il s’est introduit dans une structure familiale qui n’avait pas de place prévue pour lui et qui l’a donc rejeté.

Sauf Didine. La sœur de Catherine. Qui vit au hameau depuis toujours, cultivant ses fleurs et ses navets. Didine, un peu simplette, un peu difforme, remplie de foi, pleine d’admiration pour l’archange Michel, patron du nouveau venu, pleine d’un amour qu’elle n’a jamais pu donner complètement, sans retenue, qui va donc se déverser sur ce petit aux boucles blondes qui le font ressembler aux images pieuses de l’archange au point qu’elle va l’appeler Bel Ange.

Un surnom qui sera une moquerie de tous mais une joie que Michel partagera avec elle.

C’est cet amour qui lui permettra de passer outre toute cette enfance de pestiféré, au hameau, à l’école, partout. Et qui va forger ce caractère trempé, cette insensibilité à l’égard de tout et de tous, sauf de Didine. Cet œil acerbe qui va croquer le monde en dessins dans lesquels il va trouver une extériorisation, un défouloir et une force pour survivre dans cette hostilité qui a pour seul credo le travail de la terre, le travail auprès des bêtes, le cercle familial pyramidal, la vie de paysans laborieux et taiseux. Un cadre dans lequel les succès scolaires sont regardés de travers.

Sauf par Didine qui lui prépare de délicieux beignets aux fleurs d’acacia. Didine dont l’amour maternel inutilisé jusqu’alors va l’aider à quitter le hameau pour poursuivre ses études et trouver sa voie dans une nouvelle vie.

Aucune ambiguïté pour moi : je suis un fan inconditionnel d’Hortense Dufour, et il est très clair que ce livre est totalement en phase avec tout ce que j’ai pu ressentir dans les précédentes (nombreuses) lectures de cette auteure prolifique et attendre de celui-ci.

J’aime cette écriture incisive, nerveuse, percutante, lapidaire avec laquelle les traits physiques ou psychologiques des personnages sont dressés à grands coups de serpe. Sans jamais donner dans la simplicité ou la caricature.

J’aime cette façon de croquer ses contemporains qui est une certaine marque de fabrique chez Hortense Dufour. La Charente Maritime n’est certes pas le seul lieu où des personnages frustes du terroir s’égratignent dans une vie de labeur difficile mais elle retranscrit dans ses livres, sans fard et sans tabous, des comportements ruraux en proie à la dureté de la vie au contact d’une nature pas toujours bienveillante.

J’aime la profondeur de ses personnages, la photographie qu’elle donne de ces cercles fermés où elle nous fait entrer, où rien n’est tout blanc ou tout noir, mais la plupart du temps asservi à un instinct de survie qui laisse peu de place aux sentiments, qui impose une ligne de conduite.

J’aime ces intermèdes où, dans une cuisine, elle se laisse aller à décrire ces instants d’intimité entre une femme débordante d’amour et un petit garçon qui la regarde en train de lui préparer des douceurs qui viennent du cœur.

J’aime enfin cette volonté que certains sont capables de trouver en eux pour donner un sens personnel à leur vie envers et contre tous. La même volonté que celle dont ont fait preuve, précédemment, ceux auxquels ils se heurtent maintenant.

Ancrée profondément dans ce pays de Charente qui est le cadre de nombre de ses romans, Hortense Dufour se livre encore à une analyse fine des moteurs qui contribuent à nous faire avancer tous : les oppositions sont la porte ouverte à l’évolution. L’évolution des femmes et leur prise d’autonomie en est une qui revient régulièrement dans ses ouvrages : comme les enfants, elles se doivent de prendre leur envol et leur vie en mains.

Et derrière la nostalgie qui perce parfois (à plusieurs occasions me sont venues à l’esprit les paroles que chantait Jean Ferrat ; « ils quittent un à un le pays…’, « …une année bonne et l’autre non… », « … ils avaient monté des murettes jusqu’au sommet de la colline… »), on sent bien cet amour immodéré de la terre et de ce qu’elle peut donner de meilleur aux hommes, loin des « grands centres commerciaux…(ces) cathédrales de la médiocrité ».

Vous l’aurez compris, je ne peux que vous inviter à vous plonger dans ce livre, face à l’océan.

Hortense Dufour – Le jeune homme sous l’acacia – Presses de la Cité – 9782258144781 – 21 €

Source

Bande dessinée et librairie indépendante : une histoire d'amour en 2018
Quand Amos Oz racontait l'envers de la guerre des Six-Jours