Ecouter ou lire un livre : demain, tous illettrés ?

Ecouter ou lire un livre : demain, tous illettrés ?

EDITO – Personne n’est dupe : depuis qu’Amazon a perdu le contrôle du prix de vente des livres numériques, l’ebook a été relégué en nationale 3, voire division départementale. Et ce, au profit de l’audiolivre, qui fait recette étonnamment : la corrélation entre l’explosion de l’ebook (et son pseudo déclin), et le boom du format audio ne devrait pourtant pas surprendre…

Ceci n'est pas un livre
ActuaLitté, CC BY SA 2.0
 

L’ironie n’aura échappé à personne : cette semaine, Audible, la filiale livre audio d’Amazon faisait un grand lancement de son dernier titre, Les animaux fantastiques, à la Société des Gens de Lettres. Et prochainement une journée professionnelle entièrement consacrée au format se tiendra, également à la SGDL, mais en l’absence de l’opérateur amazonien. 

C’est pourtant bien lui qui, ici et dans le reste du monde, a donné le tempo de ce format, prenant une position de leader difficile à contester. Réfléchir donc sur l’audiolivre, sans inviter l’acteur majeur : on cultive le goût du paradoxe.

Pourtant, une question se posera, à tous : écouter une lecture, et être le lecteur soi-même qu’est-ce que cela signifie ? Mettons une seconde de côté la campagne de séduction massive qu’Amazon a déployée pour conquérir de nouveaux clients. Gardons cependant à l’esprit que de nombreux acteurs du livre audio, ici ou ailleurs, se débattaient jusqu’à présent sans résultats probants, pour vendre leurs audiolivres. Et qu’Audible a tout changé. Non sans essuyer quelques critiques appuyées par ailleurs.

Enre la voix intérieure du lecteur et la lecture dans un casque, comment peut-on parler de la même activité ? 

Magritte posait la question de la trahison des images, avec « Ceci n’est pas une pipe ». Le marketing adore les paradoxes, cela éveille la curiosité des clients et consommateurs, durant la fraction de seconde nécessaire à leur faire entrer un message dans la tête. 

Mais dans le cas du livre audio, qui depuis quelques années et à grand renfort de budgets publicitaires, justement, se fait une place, la question de Magritte devient une véritable source de réflexion. Que fait-on quand on écoute un livre audio ? Peut-on décemment dire qu’il s’agit de la même chose que de lire un livre ? 

On répondrait que seule la destination importe, et qu’il s’agit de sensibiliser à l’activité de lecture, que le flacon audiolivre apporte l’ivresse du livre — puis, progressivement, entraînera les clients à acheter des livres et faire intervenir leur propre voix.

Le niveau d’attention de l’un à l’autre est pourtant distinct : encourager à écoute d’audiolivres durant un footing rappelle combien la lecture, à proprement parler, reste une activité solitaire et exclusive. Il y a un certain égoïsme, à lire…

Admettons cependant que, demain, toutes les forces convergent, et que ce format audio gagne en popularité encore et encore. Acceptons que les auditeurs — nous sommes bien dans le même principe qu’une fiction radiophonique, non ? — soient attentifs et réceptifs, et donc achètent. Envisageons même que les parents qui font la lecture, album cartonné en main, y voient une solution pratique — pour mémoire, Hachette travaille avec Amazon à une édition de livre jeunesse qui sera lu par l’enceinte Echo !

Quelles seront les répercussions, pour les uns et les autres, que cette adoption espérée du format ? À force d’écouter, en (re)vient-on aux mots écrits, sur papier ou affichés sur écran ? Qui s’est réellement posé la question des risques et enjeux du format audio parti à la conquête du monde, sur l’illettrisme ? 

Tout le monde aime les belles histoires : personne ne voudrait entendre celle, totalement folle, des livres audio qui auront tant séduit, que des générations en auraient perdu la capacité de lire. Tableau apocalyptique, évidemment, mais véritablement inconcevable ? Au point qu’on devrait même balayer le sujet ? Jeff Bezos aurait-il mis au point une machiavélique vengeance : ayant perdu la maîtrise de l’ebook, il rendra la planète entière analphabète, et totalement dépendante de son enceinte Echo ? *musique de film qui fait peur*

En janvier 2015, le Syndicat national de l’édition créait une commission consacrée au livre audio – sur le modèle de l’Audiobook Publishers Association aux États-Unis. Cette dernière, d’ailleurs, organise chaque année un mois du livre audio, auquel Audible n’a d’ailleurs jamais pris part. N’oublions pas qui tire les ficelles des formats, et comment ces derniers exercent une réelle incidence sur les usages.

Quant au livre numérique, il restera désormais le paria de l’édition… Quel dommage.

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