Féroce invitation à la fin du voyage

Féroce invitation à la fin du voyage

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Méfiez-vous de L’Invitation d’Elizabeth Day. Alors que le pouvoir et le désir, ces deux piliers silencieux, construisent et détruisent les liens, Martin, (im)pitoyable, nous conduit dans les souterrains parfois orduriers de l’amitié et de l’amour.
 

Martin et Ben entretiennent leur amitié depuis des décennies. D’emblée rien ne tend à rapprocher ces deux êtres, et ceux qui les entourent ne trouvent pas la clef de ce mystère. Pourtant, il suffit, comme Lucy, épouse de Martin, de voir au-delà des apparences.
 

Ben Fitzmaurice est devenu le meilleur ami de Martin Gilmour le jour où, dans la cour de leur très chic école, Ben, héritier d’une prestigieuse dynastie, a pris la défense de Martin, petit boursier, fils unique d’une mère célibataire sans le sou. Depuis, Ben s’est fait un nom en politique, Martin est devenu critique d’art ; Ben a épousé la très parfaite Serena, Martin vit avec la très discrète Lucy. Et Ben est toujours le meilleur ami de Martin.

Ce soir, Ben fête ses quarante ans. Tout le gratin est présent. Martin aussi. Naturellement…

Et alors l’on saisit, sans vraiment comprendre, la relation de pouvoir, où chacun complète l’autre, qui s’est mise en place. Chacun y trouve son compte dans ce contexte d’improbable rencontre des classes sociales. Et même si l’on a envie d’accuser l’un d’abuser l’autre, le socialement béni des dieux, les choses s’avèrent bien plus complexes que cela.

Chacun voit dans cette relation son désir prendre forme et s’épanouir. Doucement, comme l’on soulève un voile avec précaution, Lucy et Martin nous laissent entendre les murmures des fantômes qui habitent cette relation étrange. La force prégnante des cultures de classe, la violence des enjeux de pouvoir dès la prime jeunesse, la soumission à la hiérarchie établie, le respect inébranlable des règles sociales, etc. Mais jusqu’où cela peut-il tenir ?

D’abord Martin puis Lucy en deuxième voix nous racontent cette histoire. S’il faut parler d’un héros, ou mieux d’un personnage principal, alors disons Martin. Il n’a rien d’un héros de prime abord. Non plus d’un anti-héros. Il est bien campé dans un drôle de tempérament. Il est antipathique. Est-il à moitié autiste ? Ou alors son cœur a tout simplement été verrouillé à double tour, il y a bien longtemps. Toujours est-il qu’il ne suscite pas d’empathie. Il n’en appelle pas non plus. Bien au contraire, il étonne, il interroge, laisse coi. Il fait rire, jaune souvent mais rire tout de même. Martin est un de ces héros sans filtre qui ne vous laissent pas d’autre choix que de le détester pour ne pas l’entendre ou de l’écouter parce qu’il dit tout haut ce que beaucoup pensent tout bas, ou n’osent pas même penser. Martin ose tout.

Tout sauf voir son grand ami Ben tel qu’il est. Martin est par trop clairvoyant la plupart de son temps ; il est parfaitement aveugle face à Ben et leur belle amitié de toujours. Voilà son angle mort. L’invitation découvre peu à peu ce qui s’y cache.

Ce sont précisément ces personnages de second plan, ceux qui jamais n’occupent le devant de la scène de la vraie vie qui sont ici les héros. C’est un roman des seconds rôles qu’Elizabeth Day écrit ici. Ceux qui peuvent dire comme Lucy : « Je sacrifiais tous mes désirs et mes besoins[…]. Je me perdais de vue et je ne le savais pas. » (p.166) Ceux qui se taisent. Ceux qui ne sont pas assez riches. Pas assez beaux. Ceux pour qui les portes ne s’ouvrent pas d’elles-mêmes. Ceux que les étoiles délogent et qui, éblouis, arrivent à aimer leur ombre et sa délicatesse.

L’humain pourtant finit un jour par avoir un sursaut d’amour-propre, le sursaut vital. Et il se révolte contre l’étouffante prison de l’admiration et la lumière de l’astre stupide. Il entend sa propre douleur et sa lutte acharnée pour devenir ce qu’il rêve d’être et ne peut pas devenir.
 

[Extraits] L’invitation de Elizabeth Day

Ce récit est marqué par une grande justesse des personnages. On y trouve notamment une figure, pour le coup réellement secondaire mais non moins détonnante : la mère de Martin. Une de ces mères de roman qu’on dit ne pas exister tant la violence inaperçue d’une mère est inacceptable. Pourtant, on ne peut que croire à cette femme et à son fils, d’un bout à l’autre de sa vie aux prises avec les hommes et femmes de pouvoir.
 

D’aucuns se plaindront peut-être d’un rythme trop lent. Vélocité et efficacité, le mal du siècle… Bien au contraire, ce roman nous redonne la mesure de la lenteur de l’évolution et de la compréhension de nos propres existences. Il ouvre les yeux. Et pointe le désir interdit d’une petite révolution dans nos vies.

Elizabeth Day, traduit de l’anglais par Maxime Berrée – L’invitation – Editions Belfond – 9782714476135 – 21 €

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Editeur : Belfond
Genre :
Total pages : 334
Traducteur :
ISBN : 9782714476135

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