Koutiepov, histoire d’un Russe blanc enlevé en plein Paris

Il fait frais ce 26 janvier 1930 à Paris. Auguste Steinmetz, un infirmier alsacien travaillant à la clinique Saint-Jean-de-Dieu, ouvre la fenêtre d’une chambre au troisième étage, à 10h45. De là il peut voir la rue Oudinot, où marche un homme trapu, à moustaches. Ce dernier, accompagné de deux autres hommes et d’une femme portant un béret et un long manteau beige, entre dans une automobile grise aux grandes vitres. Un taxi rouge, stationné derrière, semble couvrir les arrières.
Un gardien de la paix observe la scène, sans bouger. Il ne le sait pas en refermant sa fenêtre, mais le jeune infirmier vient d’assister à l’enlèvement de l’ennemi numéro 1 de l’URSS. En plein Paris.

1936-1940 : La région entre en guerre

Le général « blanc » Alexandre Koutiepov est arrivé en 1924 en France, avec de nombreux officiers restés fidèles au tsar. Grâce au soutien de la France, antibolchévique, il a réuni autour de lui de nombreux militaires et opposants au régime issu de la Révolution d’octobre 1917, dans une organisation : le ROVS.
Le retour dans la mère Russie ne devait être qu’une question de mois, d’années tout au plus. Mais cela fait près de six ans que près de 35 000 Russes vivent en région parisienne. La presse ne leur porte plus que peu d’intérêt.
Dans un premier temps, la disparition du général est ainsi traitée comme un simple fait divers, notamment dans le Petit Journal, le 28 janvier 1930. Cependant, l’importance du personnage n’échappe pas à la presse.

« Après l’émigration, il organise en France l’Union des anciens militaires russes, dont il est encore le président et qui est en réalité un contrôle de tous les anciens cadres de l’armée russe. 
À maintes reprises, Koutiepoff a envoyé en URSS des émissaires dont nombre furent pris par les soviets et fusillés. »

Rapidement, l’importance accordée à cette affaire va croître. La piste d’un enlèvement par les Soviétiques tient la corde. Les détails du témoignage de Steinmetz affluent. La France se met en quête du taxi rouge et de la limousine grise. Les lecteurs des journaux découvrent que Paris est, peut-être, une capitale mondiale de l’espionnage, centré principalement à cette époque sur la Russie bolchévique.
Dans le journal monarchiste et farouchement anti-bolchévique L’Action Française du 1 février, la Ville lumière est décrite, non sans emphase, comme « la capitale du crime politique » par le numéro deux du mouvement, Léon Daudet.

Depuis trois jours, l’enquête avance, et les témoignages affluent, nourrissant l’appétit des titres de presse pour l’affaire, comme le relate Marina Grey, journaliste et essayiste spécialisée en histoire. Son véritable nom est Marina Antonovna Denikina. Fille du général Dénikine, bras droit de Koutiepov, elle a consacré de nombreuses années de sa vie à chercher ce qu’il s’était réellement passé dans la rue Oudinot en 1930.

En effet, de nombreux titres vont rivaliser de Unes tapageuses, avec des révélations prétendument inédites. Dès le 29 janvier, le quotidien de gauche L’Œuvre annonce que le général Koutiepov n’a pas été enlevé, mais qu’il aurait fui.

La thèse de la fugue sera reprise par l’ensemble des journaux socialistes, avec en tête L’Humanité, émanation du Parti communiste, qui rivalise d’ingéniosité pour proposer des scenarii qui, tous, visent à disculper les services soviétiques.

Et L’Huma d’envisager la fuite de Koutiepov « en Espagne », la moustache rasée, sous le nom d’emprunt de Berenguer.
La presse de l’époque est une formidable caisse de résonance à la moindre rumeur. Ainsi pour L’Ouest-Éclair, le 3 février, le général de l’armée blanche est en Suisse.

Le 9 février, c’est au tour de L’Action française de se lancer dans le jeu des hypothèses. L’ennemi des Soviétiques ne serait pas à chercher bien loin.

Toutes ces affabulations ne sont-elles qu’une coïncidence ? Pas nécessairement.
Comme le détaille Marina Grey dans son enquête Le Général meurt à minuit, les services soviétiques ont en fait très bien préparé l’enlèvement. De nombreux agitateurs vont continuer à alimenter massivement les titres de presse de témoignages, de révélations. Tous repris. Tous analysés par des enquêteurs croulant sous les pistes.
L’un d’entre eux va les occuper très longtemps. La presse en aura vent et le relaiera jusqu’au bout. C’est ce que l’on appellera la « piste normande », formidable exemple d’intoxication.
L’Ouest-Éclair est le premier journal à faire part de cette « avancée », le 12 février, en citant le maire de Bonneville-La-Louvet (Calvados).
Sans le savoir, le Petit Journal a mis le doigt sur la clef du mystère de la piste normande, qui s’avérera fausse, aucun navire soviétique n’ayant pu appareiller avec, à son bord, le général.
Selon Marina Grey, le général a bien été enlevé rue Oudinot à 10h45. Mais la voiture grise qui le transportait aurait fait halte dans une planque proche de Saint-Cloud. Pour désorienter les recherches, le cortège soviétique, pimpant et donc voyant, a sans doute pris la route en direction de la Normandie.
Pour redonner du crédit à cette piste, alors que les premiers éléments d’enquête l’affaiblissent, la rédaction du Matin recevra même, le 22 février, une lettre écrite en russe de la part d’un témoin anonyme. Une dame affirme avoir vu les deux véhicules près de Cabourg, alors qu’elle était présente avec son amant. La lettre sera immédiatement transmise à Ernest Perrier, directeur des Renseignements généraux. Les deux amants sont retrouvés fin mars et leurs témoignages filtrent dans L’Ouest-éclair, le 25 mars.

La relation adultérine qui unit ces témoins a été le levier pour la Tchéka soviétique, qui a fait pression sur eux afin qu’ils intoxiquent les enquêteurs, proches de laisser tomber la piste normande.
En réalité, depuis le début, tout le monde cherche un fantôme. Lors de son enlèvement, le général Koutiepov a été chloroformé. Sauf que, comme le révélera plus tard son médecin personnel, son cœur était très faible et il n’a jamais supporté le produit. Devant son état inquiétant, les tchékistes l’ont alors déplacé de leur pied-à-terre de Saint-Cloud jusqu’à une clinique privée de Neuilly-sur-Seine, tenue par un Russe acquis à la cause bolchévique. Après des soins rapides, il est emmené, dans la soirée dans la villa où devait se dérouler l’exfiltration, à Malo-les-Bains.
Mais le général ne survivra pas au voyage. Les Soviétiques, dont les diplomates œuvrent à se rapprocher des puissances occidentales, continueront de nier et feront disparaître toute trace du général de l’armée blanche. L’instruction se clôturera sans aucun élément, dans le courant de l’année 1938.

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