Les Ensablés – Chroniques du lac – “Porte-Malheur” de Pierre Bost

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Cité à deux reprises par F. Ouellet (cf. “Un homme tendre” de JH Louwyck et “La femme de Gilles” de Madeleine Bourdouxhe), exhumé du monde des Ensablés par D. Gombert (cf. “Faillite”), Pierre Bost est devenu familier au lecteur de nos chroniques.  Je viens d’achever la lecture de  Porte Malheur, un vrai coup de cœur. Initialement publié chez Gallimard – maison d’édition pour laquelle Bost était aussi lecteur- le roman a été réédité aux Editions le Dilletante  en 2009 avec une intéressante préface de F. Ouellet.


 

Par Elisabeth Guichard-Roche

Le récit, fort bref, est centré sur les relations entre deux hommes ordinaires. Après des années à avoir travaillé chez les autres, Dupré, la cinquantaine, est parvenu à s’établir à son compte comme garagiste du côté de la Porte de Clichy. Denis Levioux, à peine 20 ans, le seconde avec sérieux. Il est plus attaché à son patron qu’à sa brute de père. Les affaires marchent bien. Complices dans leur travail, les deux  hommes s’estiment et apprécient de boire ensemble un Pernod le samedi soir.
 

Un événement vient troubler cette paisible routine. Berné et manipulé par une femme louche dont il s’est entiché, Denis a besoin d’argent. Une nuit, il va se servir dans le tiroir-caisse du garage. Alerté par le bruit, Dupré descend. Les deux hommes se battent : il reçut sur la nuque un coup violent. Levioux avait réussi à saisir un cric et avait frappé. Dupré s’évanouit et roula. Après s’être enfui, Denis se livre rapidement à la police. Lors de la confrontation chez le juge d’instruction, il espère que son patron va lui pardonner. Furieux contre lui-même, Dupré ne parvient pas à éprouver un désir de vengeance. Fatigué et souffrant d’être seul , il va voir Denis en prison. Il accepte peu à peu l’idée du pardon. Lors de l’audience, il parle en faveur de son employé et demande son acquittement. Denis est libre.
 

Très vite, Dupré le reprend comme mécano moyennant un salaire réduit à titre de compensation. Le jeune homme se consacre avec sérieux et ardeur à son travail. Les deux hommes retrouvent avec satisfaction l’équilibre d’avant. A eux deux ils travaillaient bien ; ils se comprenaient sans se parler, et dès le premier jour ils avaient été surpris l’un et l’autre, mais sans oser se le dire, de n’éprouver aucune gêne à se retrouver dans ce même endroit où quelques mois plus tôt
 

Un an plus tard, Denis fait la rencontre de Marcelle. Épouvanté par les femmes depuis son aventure, il peine à admettre qu’il est amoureux. Cependant, il multiplie les rendez-vous, la raccompagne jusqu’à sa porte, se prive et dépense pour elle jusqu’à son dernier sou. Marcelle  le surnomme affectueusement Porte-Malheur parce qu’à deux reprises dans la même journée, elle a manqué une marche en montant l’escalier du métro à son bras. Le jeune homme veut la demander en mariage mais ne parvient ni à en parler à son patron, ni à formuler sa demande.

Un samedi soir, dans un bar de la Place Clichy, le moment propice se présente enfin : Marcelle se serrait contre l’épaule de son ami ; elle était dans un de ces jours où, réchauffée par la présence d’un homme, émue au fond d’elle-même et goûtant le plaisir de vivre, elle souhaitait que Denis voulût l’épouser. Enhardi par un verre de marc, Denis se lance. Maladroitement, il raconte son incartade avec Dupré,  le procès, le pardon… Il fait tant l’éloge de son patron que Marcelle souhaite absolument faire sa connaissance. Le couple se quitte froidement. Denis est furieux contre lui-même et se surprend à éprouver de la haine  envers Dupré. La pluie et la boue le glaçaient. Il se sentait abandonné, jeté à la rue. Personne ne voulait de lui.
 

Une semaine plus tard, Denis se confie à son patron qui accepte de rencontrer le couple. Dupré a préparé ce moment avec soin. Il avait bien balayé, et arrangé avec soin les deux  pièces où il vivait, s’était fait raser par un coiffeur, avait mis ses habits du dimanche et avait acheté une demi-bouteille de bénédictine, tout exprès pour Marcelle. Très vite, Dupré prend l’ascendant, racontant ses souvenirs et ses exploits de mécano. Marcelle est en admiration. Elle voyait peu à peu se dresser devant elle une sorte de statue du travail récompensé ; il y avait dans tout cela une noblesse à laquelle elle était sensible.

Au terme d’une soirée qui lui parait interminable, Denis raccompagne la jeune fille. Ils se séparent avec un vrai baiser très long. Lorsque la porte cochère se referme, Denis sait que c’est la dernière fois. Il se sent envahi par une solitude terrifiante. Et il savait très bien pourquoi il était abandonné et le serait toujours. Jamais il n’avait si bien compris que son crime l’avait chassé du monde, qu’on l’avait acquitté, mais condamné à vivre seul, privé de tous ses droits humains. Le lecteur se laisse emporter par les quinze dernières pages au cours desquelles le récit s’accélère jusqu’au dénouement  sordide.

L’histoire est simple, presque dépouillée : parcimonie de personnages, cadre centré sur les quartiers populaires du nord-est de la capitale. Pourtant le récit est captivant. Bost excelle à raconter l’évolution des relations entre les deux hommes. Il évite les longues introspections. Il ne cède pas au pathos. Il procède  par petites touches rythmées et précises. Il privilégie la simplicité voire la banalité. Le lecteur assiste impuissant à la lente et irréversible dégringolade de Denis. Le jeune homme qui est parvenu à s’extraire d’un milieu brutal et miséreux,  est inexorablement l’artisan de son propre malheur. Face à Lucie et Marcelle, il n’assume pas son statut populaire. Il a  honte de ses vêtements élimés. Il souffre de  compter ses dépenses au sou près. Impuissant à lutter contre une forme de fatalité, il cède à la violence et déraille.

Porte Malheur est également l’occasion de retrouver avec nostalgie le Paris populaire des années 30 : combien de petits garages aujourd’hui autour de la Place Clichy ? Qui boit encore un Pernod le samedi soir ? Qui cantonne tel un privilège l’usage de son auto à la sortie dominicale pour profiter du vert à quelques kilomètres de Paris? Qui se rappelle du chemin de fer de ceinture ? Ces images résonnent, rappelant au lecteur certains récits familiaux.

Né en 1901, Pierre Bost est profondément marqué par Alain, son professeur de philosophie au lycée Henri IV . A 21 ans, il  écrit “À la Porte” , suivi du Voyage de l’esclave et de son premier roman “Homicide par imprudence” qui sera édité en 1925 et récompensé par le prix des Amis des lettres françaises. Journaliste, romancier, auteur dramatique, Bost publie  l’essentiel de son œuvre,  soit plus d’une quinzaine d’ouvrages, entre 1924 et 1932: Mademoiselle (1924), Pretexat (1925), Faillite (1928), Le Scandale (1931) qui reçoit le prix Interallié. 
 

Dans les années 40, il se tourne vers le cinéma et écrit , souvent avec Jean Aurenche, nombre de scénarii dont la notoriété est  intacte: Le Diable au corps, la Traversée de Paris, la Jument Verte. Éclipsé par la Nouvelle Vague, Bost fait un retour triomphal au début des années 70, avec deux films pour Bertrand Tavernier l’Horloger de Saint-Paul et Le Juge et l’Assassin.
 

En 1984, soit presque 10 ans après sa mort, B. Tavernier lui rend  hommage avec Un Dimanche à la Campagne, une superbe adaptation du dernier roman de Bost écrit en 1945 “Monsieur Ladmiral va bientôt mourir“. 

Source

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