Les Ensablés – « Confidences de femmes » (1916) de Annie de Pène

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Amie de cœur de Colette, mère de Germaine Beaumont, Annie de Pène a joui, à l’époque de la première guerre mondiale, d’une solide notoriété comme chroniqueuse, notamment pour l’Oeuvre. Elle a publié quelques romans à l’audience restreinte, quasi introuvables aujourd’hui. Merci à Dominique Bona de m’avoir fait découvrir cette auteure grâce à sa superbe biographie « Colette et les siennes ».  Merci également au partenariat entre la BNF et Hachette livre qui m’ont permis de lire Confidences de femmes.

Par Elisabeth Guichard-Roche

 
 

Alternance de souvenirs personnels et de confessions reçues, le récit dégage une sensibilité aiguë et une harmonie apaisante. Comme le titre l’indique, la femme occupe une place centrale. Point d’intrigue ni de suspens endiablé, Annie de Pène décrit les émotions, les petits riens de tous les jours, un cadre de vie souvent provincial où les jardins occupent une place de choix. L’attente, Le suppléant, C’est fini ?…, Votre maison, Petits riens, Le printemps, Le  véritable amant, Celles qu’on n’épouse pas constituent un aperçu de la trentaine de chroniques.
 
La majorité d’entre elles illustrent, toujours sous l’angle féminin, la difficulté et l’irrationalité de vivre durablement en couple. La lecture remue le lecteur – probablement encore plus la lectrice-  comme autant de sensations déjà éprouvées, de moments déjà vécus. Ainsi, l’anecdote du mot de trop provoquant la dispute est saisissante de réalité : Ah ! Mon Dieu, tu vas encore faire une histoire pour un mot, un mouvement de travers…Avec toi, il faut peser toutes ses paroles, étudier ses attitudes..C’est entendu, là, j’ai eu tort, j’ai un sale caractère, mais j’ai une bonne nature, avoue puisque je reviens tout de suite… Les comparaisons sur la réconciliation font sourire mais se révèlent caustiques : Ça a son charme, les raccommodements mais c’est comme le pâté d’anguille, il n’en faut point abuser ; à la fin, on risque de ne plus le digérer.. Ou encore : Il n’y a plus de place pour la petite reprise : au premier tiraillement, le point emporterait le morceau, comme pour le linge usé

On partage non sans mélancolie l’étrange pouvoir filtrant du souvenir qui parvient à effacer de la mémoire l’écriture de son ex, à se rappeler uniquement des bons moments, à s’apitoyer en revoyant l’être aimé, à chercher à le revoir poussé par la curiosité et une forme de provocation. On reste interrogatif voire sceptique sur la possibilité de maintenir  des relations amicales après une rupture. Ne serait-ce pas  simplement une manière de se consoler et de rebondir ? Il est, il reste mon ami très cher, il a été le compagnon de longues années de ma vie, nous ne serons jamais des étrangers, des indifférents l’un pour l’autre..même en se quittant, je continuerai à l’aimer, comme je l’ai toujours aimé…comme un frère.

Le propos est souvent personnel reflétant le vécu d’Annie qui abandonna mari et enfants pour découvrir la liberté. Son avis sur le mariage est d’ailleurs sans appel : Mon mari ! Mais au moins j’aurais existé pour lui, si je l’avais trahi ? Qu’ai-je été dans sa vie ? Rien ; l’intendante humble et zélée qui, soigneusement, tient sa maison. Si je l’avais trahi, il m’eût remarquée, il se fût aperçu que j’étais une femme comme les autres, capable d’aimer, et d’inspirer l’amour. Malgré ces constats tranchés sur l’illusion d’une vie à deux, un détachement empreint d’humour s’installe au fil des pages. Ce commentaire sur des couples croisés dans la rue en est une savoureuse illustration:  Ce petit homme ridicule et pitoyable s’essouffle à côté de cette grande femme ostensible, jolie, ma foi. On dirait un skye terrier suivant une levrette ; elle file sans s’apercevoir qu’il peine à la course ; tu vas voir bientôt il ne pourra plus la joindre… Fichue cette union-là, et le pauvre bougre aura du chagrin.

On savoure enfin quelques remarques féministes osées pour l’époque :  En réalité, j’aime ces deux hommes, très différemment, mais peut- être également. Je voudrais pouvoir ne renoncer ni à l’un ni à l’autre. Et si j’osais le leur dire, ils ne comprendraient ni l’un ni l’autre.. Si je leur disais, cependant,qu’un homme peut aimer deux femmes, ils n’en seraient pas du tout choqués, ni même surpris. N’est-ce pas toujours d’actualité un siècle plus tard ?

La description des milieux provinciaux étriqués constitue le second attrait de ces chroniques. Dans Tout s’en va, la douairière de M. distille perfidement ses commentaires fielleux sur l’évolution inquiétante des mœurs du quartier : Ah ! C’est il y a vingt ans qu’il fallait la voir ; rien que des familles bien pensantes, des Messieurs prêtres. Il n’y avait pas cette boutique de teinturerie, avec ces femmes…toujours sur la porte. De rumeurs en suppositions sur fond de qu’en dira-t-on, elle finit par remettre en cause jusqu’à la vertu de son interlocutrice, en l’occurrence Annie : je puis me permettre de vous dire cela aussi par amitié…Tenez, vous avez une robe rouge, n’est-ce-pas ? Je ne veux pas la critiquer, mais ma bru me disait hier encore : « Notre voisine, vous savez…Eh ! Eh ! ». C’est comme votre coiffure, franchement…là, que voulez-vous qu’on en pense ? La dérision atteint son comble avec Les vieilles filles, délicieux mélange d’autobiographie et d’imaginaire. Une chroniqueuse de mode signe alternativement ses articles d’Hermance d’Ambreville ou de Frimoussette selon qu’elle écrit dans un journal bien pensant ou coquin. Mlle Céline Vicaire, une des trois vieilles filles compte parmi les notabilités d’une petite ville de province. Elles sont abonnées à un grand journal politique, littéraire, mondain et bien pensant, naturellement de Paris. Céline se prend à rêver, se confiant au courrier des lecteurs, espérant un jour y être publiée. Elle s’imagine d’abord fiancée, puis mariée, enfin enceinte demandant des conseils sur sa tenue vestimentaire.. La bévue arrive. Hermance alias Frimoussette étourdiment mélangea les correspondances du journal bien pensant avec le courrier du journal frivole.. Les femmes ont tout de même autre chose dans la vie que de faire des enfants ! Imaginez la réaction de ces notables provinciales à la lecture du journal !!!

Enfin, les références régulières aux jardins et à leurs senteurs participent au plaisir de lire ces chroniques. Au fil des pages, le thym, le cassis en fleur, la ravenelle, les genévriers, l’acacia, la jacinthe, le sureau, la marron d’Inde et bien d’autres embaument l’odorat. Les passages consacrés aux jardins sont autant de moments d’évasion. Quand vous célébrez le jardin, ses arbres, ses plantes et ses oiseaux- seriez-vous capable de distinguer le pierrot casqué de noir, de sa femelle uniformément grise, ou la brune abeille veloutée de l’étincelante guêpe zébrée d’or ?  La similitude avec  Colette, elle aussi éprise de campagne et du jardin de son enfance, est saisissante.
 
Fille naturelle, Annie de Pène – de son vrai nom Désirée Joséphine Poutrel- est née en 1871 près de Rouen. Mariée à Charles Auguste Battendier, elle divorce à 27 ans après dix ans de mariage. Privée de la garde de ses deux enfants, elle débarque à Paris où elle ouvre une librairie proposant des ouvrages destinés à l’éducation des jeunes filles de bonne famille.  Elle rencontre Gustave Téry- Directeur de l’Oeuvre– dont elle devient la compagne.  Cheville ouvrière de la revue durant la Grande Guerre, elle se forge une notoriété avec ses reportages en direct des tranchées où elle se rend dès l’automne 1914.  

Ces articles sont rassemblés en 1915 sous le titre Une Femme dans les tranchées.  Elle côtoie Barbusse, Lucie Delarue-Mardrus et bien sûr Colette dont elle est très proche et qui s’occupera de  sa fille, l’écrivaine Germaine Beaumont. Annie de Pène meurt de la grippe espagnole la 14 Octobre 1918 à 47 ans. Peut être est-ce du fait de son existence brutalement écourtée que ses écrits plus romanesques sont restés confidentiels et qu’Annie de Pène est aujourd’hui totalement ensablée.

Elisabeth Guichard Roche, décembre 2018

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