Les Ensablés – François Augerias, une vie aventurière, de Denis Gombert

Les Ensablés – François Augerias, une vie aventurière, de Denis Gombert

François Augiéras a laissé derrière lui une œuvre étrange et protéiforme qui continue d’interroger. Génie inspiré, prophète d’un monde nouveau ouvert sur le vaste univers ou gentil doux dingue, nostalgique  réactionnaire à la recherche d’un monde perdu ? Personne ne sait ni ne peut enfermer Augiéras. Partout, toujours, il échappe. Dans Une adolescence au temps du Maréchal (Christian Bourgeois, 1968) que les éditions Bartillat ont eu la très bonne idée de republier avec une préface de Jean Chalon, on découvre un récit autobiographique enlevé et exaltant, une aventure intérieure qui révèle la matrice de tous les livres d’Augiéras. De quoi redevenir, le temps d’une belle lecture, nous aussi vibrants, vivants, en un mot adolescents.  
 

Par Denis Gombert

Où qu’il se trouve, François Augiéras cherche toujours à s’enfuir. Né aux Etats-Unis d’un père pianiste prématurément décédé et d’une mère peintre qui élèvera son fils seul, le jeune François porte dès la naissance l’étoile d’un destin artistique sur son front. Sa quête commence jeune. Déjà singulier dans ses choix, François déteste Paris où il est élève au collège Stanislas, « une ville pauvre qui veut se croire riche », proclame-t-il. Et de rajouter : « Paris est un mythe qui ne recouvre rien ». Nous sommes à l’aube de la deuxième guerre mondiale. De la ville Lumière, Augiéras ne perçoit que la laideur. 

Avec l’annonce de la guerre, il ressent ce qu’il nomme « l’appel vers les forêts » : « le caractère inconsciemment magique du régime de Pétain, archaïque, paternaliste, je le pressentis (…) il y avait dans l’air un renouveau que j’aimais ». François est encore très jeune, âgé de treize ans à peine, lorsqu’il s’engage dans un mouvement de jeunesse maréchaliste dans la région de Périgueux. Il détonne par rapport aux autres garçons car le jour il passe son temps en bibliothèque (il lit Gide, Romain Rolland, Nietzsche et Rimbaud) et la nuit il s’endort sous la voûte étoilée, ce grand spectacle de l’univers qui le fascinera toute sa vie. François est un adolescent à part qui vit dans une époque troublée, « le curieux temps du Maréchal », comme il dit.
 

 C’est dans cette France occupée que François s’éveille aux sens. Au moral, il est épris de grandeur, animé d’un esprit de chevalerie qu’il dissocie de la morale catholique trop privative et punitive qu’il déteste. Physiquement, Il aimera indifféremment les filles et les garçons. Il est un païen spiritualiste, perpétuellement  en recherche et qui se tourne résolument du côté de la vie. Du jour au lendemain, il quitte les jeunesses maréchalistes parce qu’il perce à jour le caractère  de ses compagnons: « je commence à les voir tels qu’ils sont : des fils de boutiquier, des petits bourgeois pro-nazis que rassemble un fond de bravade et de cruauté ».
 

Voilà un nouveau chapitre qui s’ouvre pour François. Au gré d’une rencontre, il rejoint la troupe d’acteurs d’un théâtre ambulant. Cette période est synonyme d’un nouvel appel, « l’appel à l’errance », comme il le nomme. Avec Joly et Parus, deux garçons bien plus âgés que lui mais qui le considèrent comme un égal, il connaît les nuits froides, les maigres recettes mais aussi les grands fou-rires. A Tulle, un jour, il perd sa culotte sur scène ! Un grand artiste est toujours nu.

En même temps qu’il découvre le métier de comédien, François s’exerce à la peinture. Point petit à petit l’idée qu’un jour il sera écrivain. Un jour quelqu’un lui prédit : « ta vie sera celle d’un pionnier, d’un précurseur. Dans plusieurs domaines, tu seras très en avance sur tes contemporains (…) tu n’es pas de ce siècle mais déjà du futur (….) tu resteras dans la mémoire des hommes comme l’une des personnalités les plus originales de notre époque ».

Toujours en quête d’aventures, François va ensuite devenir le chef d’une colonie d’enfants complètement laissés à l’abandon vivant en déshérence dans un château manquant de  tomber en ruines. Tel le joueur de flûte d’Hamelin des frères Grimm, il va charmer toute la colonie en tirant sur son accordéon des sons graves ou entraînants. Il prend alors conscience d’une forme de pouvoir qu’il exerce sur les autres.

Puis, après avoir voulu s’établir comme agriculteur, ce sera l’heure du grand départ. A Toulon, il s’engage dans la Marine. Le voilà matelot. Il n’a que 18 ans. Il découvre Alger et la Kasbah dont il devient passionnément épris. Ce lacis de ruelles et d’escaliers ouvrant sur mille mondes est à la hauteur, et surtout à l’image, de son imaginaire insatiable. Il s’appauvrit volontairement et vit comme un misérable pour vivre toujours plus intensément et surtout sans contraintes. Son but est de se délivrer de tout.

Il entend un nouvel appel, « l’appel du Sud cette fois », un voix l’exhorte à descendre jusqu’au Sahara retrouver son oncle, un militaire à la retraite vivant dans la petite bourgade El Goléa. Là, tout en ayant des rapports conflictuels avec ce fameux oncle, un original qui passe son temps à scruter les cieux dans un grand lit en fer, il va connaître plusieurs nuits de mysticisme intense. Il se retire dans une grotte, peint et médite. Il tirera de cette expérience un de ses grands livres Le vieillard et l‘enfant qu’admireront conjointement Camus et Gide et qui sera publié aux éditions de Minuit. 

Il retourne un  temps en France, dans le Lot, pour peindre mais revient vite au Sahara. Il faut qu’il achève une vaste fresque picturale dans cette grande crypte qu’il habite, moitié refuge, moitié tombeau, et qu’il appelle son blockhaus. Il finira son œuvre à moitié exsangue « saoul de fatigue, trébuchant sur les cailloux, à moitié mort de faim, parlant tout seul parmi les rochers du désert ».

Lire Une adolescence au temps du Maréchal équivaut à monter au bord du train fou de la jeunesse. Et de virer. Et de tanguer. Et de basculer par-dessus bord. Un peu comme un Cendras à qui il ressemble par plusieurs aspects, Augiéras brûle la vie en même temps qu’un feu intérieur le consume. De cette énergie-là, de ce trop plein de vie, il puise le carburant de l’inspiration artistique. Jamais rassasié et toujours en recherche d’extases, il veut épuiser le réel. Jusqu’à plus soif.

Plus que la chronique d’une adolescence tumultueuse, ce livre est le journal de bord d’un artiste (peintre, écrivain, poète, comédien) mort d’épuisement à 46 ans et qui est allé au bout de son rêve contemplatif. Qui sait, Augérias a peut-être véritablement touché du doigt les étoiles…

François Augérias – Une adolescence au temps du Maréchal – Bartillat, coll Omnia – 9782841006434 – 12 €

Source: cliquez ici pour lire l’article

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