Les Ensablés – “Il faut que je parle à quelqu’un”, Jean-Jacques Gautier

Les Ensablés – “Il faut que je parle à quelqu’un”, Jean-Jacques Gautier
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Le lecteur assidu des Ensablés connaît déjà Jean-Jacques Gautier (1908-1986), pour son roman “Histoire d’un fait divers“, prix Goncourt 1946, dont nous avons parlé en 2016. Il a écrit d’autres livres qui méritent d’être lus: “La chambre du fond” (1970), “Maria-la-belle” (1954). Il fut le critique de théâtre redouté du Figaro pendant des années. Il meurt en 1986, bien vite oublié. Et voici qu’en 2003 un livre est publié sous son nom par Plon, avec ce titre “Il faut que je parle à quelqu’un”, l’appel désespéré d’un homme âgé qui va mourir épuisé par une passion funeste. Une belle découverte.

Par Hervé Bel

En soi, le thème de ce texte est banal. Jean-Jacques Gautier, après des années d’un mariage heureux avec l’actrice Gladys Gautier connaît sur le tard, en 1958, une passion violente, implacable, pour une autre actrice Annie Ducaux. Née en 1908, elle a le même âge que lui. Ce n’est donc pas le banal “démon de midi” qui fait courir les hommes mûrs vers les jeunes filles.

Après tout, ce récit qui est une confession mériterait peu l’attention s’il n’était l’oeuvre d’un écrivain, un vrai, un subtil observateur des sentiments et qui l’a prouvé tout au long de sa vie.

Il y a plus: cette passion nouvelle et tardive ne retira rien à l’amour profond qu’il éprouvait pour sa femme. Il ne put jamais choisir, ce qui le conduisit à une double vie fort dommageable pour l’écriture (ce n’est pas vrai que la passion, le sentiment aident à écrire, du moins au moment où on les vit). Surtout cette indécision causa le chagrin des deux femmes qui l’aimaient.

Son épouse, surtout, souffrit. L’autre, la maîtresse, également mariée, n’avait pas autant de scrupules que Gautier. Si elle estimait encore son mari, elle n’éprouvait plus pour lui que de l’estime, de sorte que les deux amants n’étaient pas à égalité. Autre sujet de souffrance pour le pauvre Jean-Jacques…

En 1985, quelques mois avant sa mort, poursuivi par le remords, ou plus simplement par l’envie de se remémorer une dernière fois sa passion, il écrit “Il faut que je parle à quelqu’un”, 152 pages intenses, où sans se ménager, il décrit comment il fut anéanti.

A sa mort, sa veuve qui connaissait son infidélité, découvrit le manuscrit. Qu’allait-elle en faire? Elle le garda, frappée par la qualité littéraire du texte. Avant de mourir, elle en révéla l’existence à sa filleule (Martine Pascal, fille de Gisèle Casadesus): “Ma chérie, quand tu ouvriras cette lettre, je ne serai plus là pour te dire toute ma tendresse (…) J’ai déposé à l’Arsenal un manuscrit inédit de Jean-Jacques. Dans les mois qui suivront ma mort tu le liras (…) Ce sera à toi de juger si ce roman est littérairement valable, si oui, tu tentes de l’éditer sous le nom de Jean-Jacques Gautier.”
Ce qui fut fait en 2003. On ne peut qu’admirer le désintéressement de cette femme.

Le récit s’ouvre par cette phrase clef qui explique tout: “Il doit exister des hommes adultes. Le malheur c’est qu’on n’en connaît pas. Ceux qui se donnent pour tels jouent à l’être.”

On ne pourrait mieux dire: Gautier, cet homme apparemment sage, notable des lettres, installé en un mot, est redevenu un adolescent le jour où il a rencontré Wanda (autrement dit Annie Ducaux).

“Un soir, je rencontrai l’autre femme. (…) Quelque chose en elle irradie, quoique ou parce qu’elle ne semble pas vraiment attachée à la vie. Quand je l’ai vue, l’on eût dit qu’elle relevait d’une maladie si grave que rien n’aurait plus jamais tout à fait autant d’importance pour elle que pour les autres. Que rien n’aurait jamais plus vraiment prise”…

Rien de mieux, de plus excitant, que d’aimer une femme (ou un homme) qui semble désespéré. On se dit qu’on la sauvera. La tristesse de l’autre a quelque d’irrésistible et de romantique. Il entre beaucoup de vanité dans cette forme d’amour, car on ne sauve personne par l’amour, du moins je le pense. On ne change que par soi-même. Un instant, l’amour illusionne. Cela ne dure pas. Gautier doit le savoir.

Et pourtant il perd d’un seul coup toute sa sagesse, il est à nouveau jeune. Il le dit lui-même: “Les grands garçons de peu d’expérience sont plus nombreux qu’on le croit et qu’ils voudraient le faire croire”.

Par le menu, il va décrire sa passion. Comment d’abord, il se laisse aller à rêver, grisé par la nouveauté. Les deux amants sont heureux, goûtent les instants où ils sont ensemble. Moins ceux où ils doivent se quitter pour retrouver l’autre dans son domicile. C’est si inespéré que d’abord on se contente de ce qu’on a. Et puis la passion s’installe dans le quotidien: on veut toujours plus. L’insatisfaction pointe. Elle lui reproche de ne pas choisir. Mais il ne peut pas! La maîtresse s’aigrit lentement, même si elle avoue ne pas pouvoir elle-même quitter son mari.

“Ce qui te met hors de toi, écrit Gautier, ce n’est pas tant que je sois dans la dépendance de quelqu’un, c’est que je ne ne me trouve pas mal en compagnie de l’être que je vais rejoindre à heures fixes, c’est que le voisinage de cet être me soit agréable, que j’aie pour lui les sentiments que tu sais et que je n’ai jamais reniés.” Mais, ajoute-t-il, “Fais un petit effort, encore un, pour imaginer ce que j’ai pu éprouver d’après ce que tu me laissais voir de ton ménage”.

Il n’y a pas de solution. Quelle qu’elle soit, la situation entraîne la souffrance. Un jour, fatalement, l’épouse va apprendre la vérité, et ce sera encore pire. La culpabilité est là, décuplée, et la maîtresse la sent, ce qui l’exaspère. Peu à peu, les instants où l’on est ensemble, sont gâtés. Autrefois, on se réjouissait de la journée à passer ensemble. Désormais, on pressent la séparation du soir, quand l’autre doit retourner chez lui: c’est insupportable. “Mais pourquoi, dit-il à Wanda, t’obstines-tu? Pourquoi tiens-tu tant à subir? A pâtir? (…) chaque jour, tu me prends en défaut. Je suis, paraît-il aussi maladroit qu’il est possible avec toi. J’ai, m’assures-tu, trop de scrupules avec ma femme.”

Wanda reste pourtant, comme lui qui n’en peut plus. La passion est un poison. D’abord enchanteur, puis un cauchemar.

On se sent bien seul.

Il ne reste plus alors qu’à écrire, parler à quelqu’un, car celui qui aime avec passion est le plus seul des hommes.

Chers lecteurs, que les tourments de Swann ont enchantés, allez acheter ce livre.

Hervé BEL. Juin 2018.

 

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