Les travailleurs chinois venus en France, oubliés de la Première Guerre mondiale

Les travailleurs chinois venus en France, oubliés de la Première Guerre mondiale

À partir de 1916, quelque 140 000 travailleurs chinois sont recrutés pour participer à « l’effort de guerre » en France, à l’arrière, dans des conditions pénibles. La presse française les célèbre alors dans des articles truffés de clichés.

Le 17 septembre 1916, le journal Excelsior consacre deux pages de photos aux « travailleurs coloniaux et étrangers dans nos manufactures de guerre ». Une sorte de résumé des diverses origines de ces ouvriers venus participer à l’effort de guerre allié :

« En outre des Sénégalais, sont utilisés, dans nos usines de guerre, des Arabes, des Annamites, des Malgaches et des Chinois du Nord. Tous rivalisent de zèle et sont d’excellents collaborateurs pour la défense nationale […].

C’est une véritable armée du travail qui nous a été fournie par nos colonies et à laquelle vient s’ajouter un important contingent de Chinois provenant de la province du Pe-Tche-Li, où l’artisan est particulièrement laborieux. On attend sous peu l’arrivée d’un nouvel effectif de Célestes choisis parmi les meilleurs ouvriers de la province méridionale du Sseu-Tchouan. »

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Le journal annonce ce qui demeure une des pages les plus méconnues de l’histoire de la Première Guerre mondiale : l’arrivée en France, à partir de 1916, de quelque 140 000 travailleurs chinois, afin de combler l’absence des combattants partis au front.

Une arrivée qui fait suite à l’accord signé le 4 mai 1916 entre la France et la Chine. Cette dernière est alors neutre dans le conflit (elle déclarera la guerre à l’Allemagne le 14 août 1917), mais Britanniques et Français y possèdent des concessions commerciales – et étranglent l’économie du pays, ce qui leur permet d’organiser à leur guise ce recrutement à vaste échelle.

Le 23 août 1916, Le Figaro écrit :

« 1 700 travailleurs chinois vont, en France, renforcer les équipes d’ouvriers coloniaux (Annamites, Kabyles et autres Africains du Nord) qui sont employés depuis quelques mois déjà par les établissements de la guerre et par les industriels travaillant pour la défense nationale.

Le choix de ces ouvriers a été fait très judicieusement : il comprend des sujets jeunes, robustes, capables de supporter toutes les conditions de travail qui leur seront imposées, habiles en leurs diverses spécialités, et tout permet d’espérer que les établissements auxquels ils seront affectés n’auront qu’à se louer de leur utilisation.

Cet essai permettra d’apprécier si réellement ces ouvriers seront d’un bon appoint pour nos industries de guerre, et si on aura intérêt à en faire venir d’autres. »

La France va ainsi recruter près de 40 000 paysans chinois, uniquement des hommes, et les Anglais environ 100 000. Sélectionnés pour leur jeunesse et leur vigueur physique, ils proviennent pour beaucoup des campagnes du Shandong, dans l’est du pays. Ils sont amenés en France par voie maritime, au cours d’un trajet éprouvant.

La presse hexagonale va dès lors multiplier les articles sur les nouveaux venus, dans des textes mêlant célébration de leur travail au service de la patrie, et considérations souvent condescendantes ou erronées sur leurs particularismes culturels. Pour Excelsior, qui s’intéresse en mai 1917 au recrutement sur place, les ouvriers chinois sont « très adroits » – un cliché alors largement répandu en France.

« Venus de différentes provinces, ils sont réunis principalement au camp de Laï-Tchee-Kok, près de Hong-Kong, pour y être examinés, matriculés, vaccinés et photographiés. On les achemine alors vers la France, comme le montrent nos instantanés. Très adroits, les coolies chinois sont surtout employés dans les usines de munitions pour y transporter la matière première et y tourner des obus. »

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En août, dans un article intitulé « Nos amis les Chinois », le même journal écrit, à propos de leur insertion dans la société française :

« Dans les grands centres, les Chinois des usines passent à peu près inaperçus, mais dans les petites villes ils ont un succès de curiosité qui ne se dément pas. Le long des calmes rues provinciales, ils circulent en file indienne, même s’ils sont deux cents. Tout les intéresse. Ils ont envie de tout et font de grands achats […].

Une distraction que les ouvriers chinois apprécient beaucoup, c’est d’aller au café, malgré la difficulté qu’ils ont à se faire comprendre, quand leur interprète n’est pas avec eux. Mais, alors, ils s’avancent vers la caissière et, avec de grands gestes, tous font : “Vouf ! Vouf” ! Et cela signifie qu’on doit leur apporter une bouteille de limonade. »

Mais la vision donnée par la presse de l’époque reste très superficielle et ne rend pas compte de la réalité des conditions de vie des nouveaux arrivés. Ces derniers travaillent dix heures par jour pour des salaires modestes, effectuant des tâches pénibles : construction de voies ferrées, de baraquements et de tranchées, travail à l’usine ou dans les mines, maintenance du matériel, déchargement de navires, déminage – parfois même, exhumation des corps.

Isolés du reste de la population, ils sont installés par les Français et les Britanniques dans des camps spéciaux du nord de la France, où sévissent les épidémies, où les conditions hygiéniques s’avèrent mauvaises et où les hivers sont rudes.

En mai 1918, Le Pêle-Mêle fait une visite « au camp des “Chinks” », selon le surnom raciste donné aux Chinois par les Britanniques, et en livre une description pittoresque. La question des conditions de travail n’est guère évoquée dans l’article :

« “Chink” ne s’en fait pas, il s’adapte à tout, avec placidité et en restant soi-même. Il s’est même adapté à la France.

Et voilà pourquoi, à l’heure actuelle, nous pouvons compter dans notre pays, des milliers et des milliers de Chinois, répartis dans différents centres où leur main-d’oeuvre est, comme de juste, très appréciée, car “Chink” y est un travailleur tenace, encore qu’il ait ses petites cocasseries dans l’exécution de la besogne qui lui est confiée […].

L’ordre, dans les camps chinois, est assuré par des sous-officiers, qu’on a nommés parmi les sujets d’élite de la bande exotique. Il est rarement troublé. Mais lorsque quelque infraction est commise, les Chinois sont punis comme ils le seraient en Chine. On les met aux fers, on les expose à la risée de leurs camarades avec, dans le dos, une pancarte où leur délit est indiqué en chinois. C’est là la peine qu’ils redoutent le plus.

Nous en vîmes deux qui étaient ainsi punis : le premier pour ivresse, le second pour avoir bu de l’eau qu’il avait prise dans le seau de secours contre l’incendie. Et celui-là, du moins, n’était pas ivre.

Tandis que nous regardions les délinquants, un avion britannique passa au-dessus de nous. Et l’un des braves “Chinks” mis aux fers prit cet avion pour un Gotha car, tendant le poing vers le ciel et nous prenant à témoin, il dit avec colère :

– Sale Boche !

Il avait, au moins, appris un mot d’argot. »

Les échanges des ouvriers chinois avec les habitants locaux sont très restreints et contrôlés par les autorités. Des heurts éclatent parfois : un entrefilet du Petit Parisien, datant du 13 février 1918, signale par exemple que plusieurs travailleurs chinois ont été « attaqués par des ivrognes » :

« Une rixe a éclaté hier avenue Émile-Zola, entre quelques jeunes gens et des Chinois employés à l’usine à gaz.

Trois de ceux-ci, frappés à coups de poing et de pied et piétinés, ont été admis à Necker. L’enquête de M. le commissaire de Grenelle, a établi que les Chinois dont l’attitude dans le quartier est d’ailleurs toujours très correcte, ont été attaqués sans nulle raison.

Il est à souhaiter que des incidents de ce genre ne se renouvellent pas. »

Dans la presse pourtant, on continue de rendre hommage à leur « rendement ». En octobre 1917, Les Annales politiques et littéraires publient des photos et commentent :

« Il y a des Chinois en France. Un officier, chargé de leur instruction, nous communiquait ces photographies et ces réflexions intéressantes : […]

Universellement estimée, la main-d’œuvre chinoise bien employée, c’est-à-dire en tenant compte des mœurs, usages et croyances chinois, peut rendre les plus éminents services. Il ne faut pas oublier ce point capital, si l’on veut tirer tout le profit possible de ces terrassiers incomparables dont les ancêtres ont élevé la “grande muraille” et creusé le “canal impérial”.

Le Français voyage peu et a une tendance à considérer comme inférieur tout ce qui diffère de sa conception habituelle des êtres et des choses […]. Au lieu de nous moquer, et de froisser les âmes différentes des nôtres, cherchons à nous les concilier. Nous augmenterons ainsi le rendement industriel ou militaire de nos frères de couleur, venus, eux aussi, travailler pour la “grande cause”. »

On estime à environ 20 000 le nombre d’ouvriers chinois décédés en France pendant la guerre, essentiellement de maladie (grippe espagnole, choléra). Un millier de travailleurs chinois sont enterrés dans dix-sept cimetières du nord de la France, entretenus par la Grande-Bretagne.

Après l’Armistice de 1918, la plupart choisiront de repartir en Chine. Environ 1 800 décidèrent de rester en France.

Pour en savoir plus :

Li Ma (dir.), Les Travailleurs chinois en France dans la Première Guerre mondiale, éditions du CNRS, 2012

Jordan Pouille, « Les Chinois oubliés de la Grande Guerre », in: Le Monde diplomatique, 2017

Source

Louise de Bettignies, grande espionne de la Première Guerre mondiale
Théophile Gautier critique d'art : un esthète prolifique