Prendre le feu et les nuages : Haïti avec Yannick Lahens

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ROMAN FRANCOPHONE  – Les libraires Initiales partagent une même passion pour la littérature haïtienne, expression insulaire francophone comptant parmi les plus riches au monde. Plan large sur l’auteure Yanick Lahens et son écriture rebelle et sensuelle. Lucide et puissante, à l’image de son dernier livre, Douces déroutes

Après le majestueux Bain de lune (prix Fémina 2014), Yanick Lahens nous offre un nouveau roman au titre intrigant, ambivalent, qui nous emporte aux confins de la beauté et de la force. 

 

 

Ambiguïté fascinante, failles déroutantes et séduisantes d’Haïti, là, à jamais foutue, mais qu’on n’arrive pas à achever… Et c’est tant mieux. Parce que la plume talentueuse de son auteure, elle-même haïtienne, nous entraîne au plus près de l’île, sans atermoiements ni masque. Vérité « crasse », essence viscérale, mots vitaux. La littérature que l’on étreint, une musique qui entête, un refrain comme un écho en chacun d’entre nous. Pas d’accommodement, aucune concession. Un regard juste, acéré, aiguisé et tendre. 
 

Le roman débute par une lettre d’au revoir du juge Raymond Berthier à son épouse, préfigurant sa mort prochaine. Il sait qu’elle est imminente. Il n’a jamais plié face à la corruption ambiante. Il va le payer de sa vie. Cet événement terrible est un tremplin inaugural qui permet à Yanick Lahens de nous plonger sans tarder au cœur de Port-au-Prince – « cette ville est une étrange géhenne. Où le feu ne peut pas être complètement feu » –, en compagnie de celles et ceux qui ont compté ou approché de près ou de loin l’intègre juge Berthier.

Il y a Brune, sa fille qui chante avec passion, d’une voix cassée, profonde. Elle veut connaître la vérité sur la mort de son père, sur l’identité du meurtrier ; tout comme son oncle Pierre qui vit reclus sur les hauteurs de la ville, rejeté par ses parents à cause de son homosexualité. Ce dernier invite, tous les samedis soir, pour son plus grand plaisir, les ami(e)s de Brune à dîner chez lui : Ézéchiel, poète pauvre, rebelle, Waner le fermier, Nerline la militante féministe, Tony l’universitaire américain et Francis, le journaliste français en reportage sur place. 
 

Au-delà de ce cercle intime, amical, Yanick Lahens nous entraîne dans la vie quotidienne de la ville, gangrénée par l’argent, abîmée par la pauvreté, la misère, la corruption et l’injustice. Artistes, petits-bourgeois, étudiants, marginaux (comme « Jojo Piman Piké »), tous sont immergés dans un « bain » mouvant, bouillonnant, menaçant, mais aussi un « bain de lune ».
 

Ici, si tu perds ton temps en conjectures sophistiquées sur la justice et l’injustice, les états d’âme et autres balivernes, tu te retrouves au fond du chaudron. Un moment d’attendrissement, un pied qui glisse faute de vigilance, et hop, la chute. La foule s’agglutine autour de lui. Déborde déjà d’un intime contentement, attendant un spectacle offert dans une totale gratuité. Rien à manger, mais de quoi parler. Parler une heure. Deux heures. Jusqu’à la fin de la journée. Un ventre rempli d’images jusqu’au soir. Et, à force de tels événements, les trois cent soixante-cinq jours du calendrier finissent par être traversés. Et d’année en année, une vie entière.  

Se tenir au chaud les uns contre les autres, s’écouter, se parler, se regarder, s’apprécier, se respecter, c’est ce que sous-tend l’écriture de Yanick Lahens qui passe du « il » au « je » dans les différents chapitres ponctués de citations poétiques, d’œuvres musicales, souffle romanesque de l’universalité et profonde affection pour un pays, son peuple.

« Ici, il faut tout prendre. Marcher sur des braises, l’incandescence dans les yeux, la tête dans des nuages, de merveilleux nuages. Oui, il faut prendre le feu et les nuages. L’ombre et la lumière. » Pas à choisir entre fiel et miel : la nature humaine est cette douce alliance. « La terre s’embrase. L’amour, vite. La vie, vite. La vie quand même. » 
 

Hélène Boyeldieu, 

L’Armitière (Rouen) 
 

en partenariat avec le réseau Initiales


 

Yanick Lahens – Douces déroutes – Sabine Wespieser – 9782848052805  – 19 €

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