Zep, The End : “Nous sommes là par oubli de la nature”

Zep, The End : “Nous sommes là par oubli de la nature”

Traverser le Luxembourg dans un frais matin de printemps, entendre parler d’antilopes et de la mémoire des arbres, d’apocalypse et de rock n’roll, de notre insignifiance et de champignons tueurs… Radieuse matinée en compagnie de Zep, qui signe The End, dernier album paru aux éditions Rue de Sèvres.

Dans les années 80, des koudous meurent par milliers dans les parcs naturels du Transvaal. Aucune cause, ni explication, pas de traces. À l’autopsie, on découvrira que les acacias, dont se nourrissent les antilopes, ont développé des tanins tueurs. Régulation de la population, mode d’emploi : les acacias ont commis le crime parfait pour rétablir l’équilibre naturel.
 

C’est de cet épisode, scientifiquement avéré, que le fils de Zep lui parlera un jour. De là germera, dans une parfaite métaphore botanique, l’idée de The End, dernier album du dessinateur paru aux éditions Rue de Sèvres.

Dans le cadre d’un stage, Théodore Atem intègre une équipe de chercheurs basée en Suède qui travaille sur la communication des arbres entre eux et avec nous.
Ce groupe de travail, dirigé par le professeur Frawley et son assistante Moon, tente de démontrer que les arbres détiennent les secrets de la Terre à travers leur ADN, leur codex.

C’est en recoupant ces génomes avec la mort mystérieuse de promeneurs en forêt espagnole, le comportement inhabituel des animaux sauvages et la présence de champignons toxiques que le professeur comprendra, hélas trop tard, que ces événements sonnent l’alerte d’un drame planétaire duquel seul Théodore et quelques survivants seront épargnés.

Serait-ce une nouvelle chance pour l’espèce humaine ?

Pour mettre en œuvre l’album, Zep a beaucoup lu, rencontré experts scientifiques et botanistes durant un an et demi afin de pouvoir s’appuyer dessus, et intégrer des éléments scientifiques dans la narration ; c’est « un défi que de citer en deux cases tout le travail d’une vie, et c’est une frustration à accepter pour eux! » L’une des rencontres déterminantes fut celle de Francis Hallé, grand botaniste et créateur du programme du « Radeau des cimes », par ailleurs grand fan de BD, et qui prête ses traits au professeur Frawley.

D’enquête scientifique à véritable thriller, l’histoire de l’album fut écrite d’une traite, le scénario lui étant venu à l’esprit en heure et demie à peine ; s’ensuivent la rédaction, puis le travail avec son éditrice, « pour la rythmique et la cosmétique ».

Pour construire ses personnages complexes et vivants, il part de gens qu’il connait, s’appuyant sur des détails, des gestes, la manière de tenir une tasse. Ne se reconnaissant pas naturellement comme un dessinateur réaliste, il a besoin d’observer longuement, faisant poser ses modèles, prenant des photos, des croquis sur des choses anecdotiques, se servant de Google… 

Théodore, le héros de l’album est ainsi né sous les traits de son fils : « C’est pratique, je l’ai sous la main ; et c’est pour ça que je lui dessine des pantalons affreux, c’est un message subliminal pour qu’il porte des jeans ! »

De même, dessiner des cadavres s’avéra compliqué : « On n’en croise pas souvent ! Toute la famille a joué les cadavres, il fallait composer l’image comme une scène de bataille. »
 

 

Et comme dans Un bruit étrange et beau et Une histoire d’hommes, la bichromie s’est imposée d’elle-même ; sobre, elle se cale et varie suivant les séquences, comme une mécanique d’élucidation scénaristique.

La chanson The End des Doors revient tout au long de l’album : « Le professeur Frawley est un personnage double, vieux sage et ancien rebelle, il était évident d’utiliser la culture rock. J’aime l’idée que le rock a vieilli ; ils étaient tous censés mourir jeunes, regardez les Rolling Stones, c’est d’une immense ironie ! La chanson, qui donne son titre à l’album, revient comme une antienne, quelque chose d’annonciateur, comme un grand requin de l’histoire du rock ! »

À force de devoir dessiner la nature, de l’observer, « elle m’a passionné au point d’en faire le personnage central. Résoudre le monde réel avec du trait est passionnant. Mais je ne dessinerai plus les platanes de Titeuf pareil ! »

« J’adore dessiner les arbres ; j’avais auparavant une approche naïve de la botanique, j’aimais seulement dessiner un arbre. Le travail sur l’album m’a fait prendre conscience d’une certaine temporalité : on les capture, dans un de leur moment, plus qu’on ne les dessine ; nous sommes les derniers arrivés, la Terre n’est de loin pas notre planète. »
 

Beaucoup de choses deviennent plausibles désormais en botanique. L’on sait que les arbres sont capables de se rendre ignifuges le temps d’un incendie, telle cette lignée de cèdres en Espagne prévenue dans le sens du vent… « Ils ont une capacité d’anticipation, à mille lieux de ce que l’anthropocentrisme nous a habitué à penser. Nous avons quelque chose de fondamental à apprendre, nous sommes là par oubli de la nature; rappelons-nous qu’elle a déjà supprimé beaucoup d’espèces… Selon Francis Hallé, à l’échelle de la nature, celle-ci n’a simplement pas encore décidé ce qu’elle allait faire de nous. »

L’apocalypse, now?

« Que ce soit la Hard Science et la Sf post-apocalyptique, elles sont faites pour la BD et le cinéma, mais pour quelqu’un qui aime raconter des histoires, il est difficile de renouveler le genre. Or, tous les mondes sont alors possibles : cela donne lieu à la question comment recommencer ? Dans les films, les hommes provoquent l’apocalypse, puis un homme sauve le monde. Mais c’est toujours l’homme qui est au centre.
 

On continue à travailler pour nous, à se sauver nous-mêmes, nous restons à l’échelle humaine. Dans la réalité, c’est nous-mêmes que nous mettons en péril, mais au fond pas la nature : regardez la végétation autour de Tchernobyl, elle est absolument luxuriante ! Il faut cesser de se penser les maîtres de la terre, l’idée que l’homme est là pour protéger la nature est absurde. »

Zep a grandi dans une culture protestante, a même commencé des études de théologie. « Les religions  monothéistes ont fait beaucoup de mal dans notre compréhension du monde, contrairement aux religions “primitives” qui ont comme principe de vivre avec la nature. La mondialisation de la religion, avec un “tu assujettiras la terre” a rendu l’homme propriétaire de la planète. C’est une absurdité, a fabriqué un rapport catastrophique à la nature, que des millénaires de mauvaise conscience ont détruit. L’animisme induit une crainte, voire une peur, de la nature, et une réelle conscience d’une possible apocalypse. »


 

Dans cet album, pour une fois, ce n’est pas l’homme qui déclenche l’apocalypse, mais bien la nature elle-même. « Nous sommes les hôtes de cette planète, les arbres ont 400 millions d’années, et nous prétendons au savoir et à la connaissance de cette terre ? »

Zep – The End – Rue de Sèvres – 9782369716058 – 19 €

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